Vígljós – Tome II: Ignis Sacer

Vígljós – Tome II: Ignis Sacer

Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 6.5/10

Les seules limites sont, comme toujours, celles de la vision.” James Broughton

Jamais je n’avais trouvé cette citation aussi parlante dans le milieu artistique. Avec l’avènement des réseaux sociaux dans le paysage musical, on se rend compte de plus en plus que faire de la bonne musique n’est plus un critère de sélection en soi. Il faut désormais faire du visuel, de la visibilité même. Maintenant, on regarde le nombre d’écoutes sur Spotify, on regarde les vues sur YouTube, etc. Quid de la qualité de la musique ? Eh bien, s’il serait idiot d’avérer que la musique n’est pas toujours de bonne qualité dans le milieu mainstream, ni dans ce processus global qui consiste à partir à la chasse aux statistiques, on se rend compte parfois, de l’avis des auditeurs, que la musique n’est pas forcément le choix numéro un des partenaires. A titre personnel, étant moi-même musicien, je comprends un peu cette volonté de devoir faire une communication démesurée pour palier au fait que la musique ne suffisent plus, et qu’il faille avoir une identité visuelle propre, mais une grande part de moi, nostalgique et idéaliste, aimerait quand-même que l’on aime plus ma musique que ma beauté naturelle dans un clip (je blague). N’oublions pas que la première chose que l’on fait naître dans un projet, c’est la musique. Avec évidemment une identité propre qui sert de fondations, mais la musique est le premier pas vers la reconnaissance. Et je sais qu’il fut une époque où, les réseaux sociaux n’existant pas, il y avait tout un processus underground dans le metal qui consistait à se servir des outils discrets pour se faire passer de la musique, qui permettait de se concentrer dessus et non sur le visuel. D’ailleurs, j’ai du mal à savoir quel est le premier groupe qui a tout misé sur le visuel en premier. En tout cas, fort de ce constat, nonobstant le fait qu’on en est là à ce jour, que faire ? Est-ce une bataille perdue ? Est-ce quelque chose que l’on peut inverser, une tendance bancale qui finira par mourir lentement ? Ou est-on condamné à porter haut plutôt que de chanter haut ?… Ne vous détrompez pas, pour au moins un de mes projets, je suis bien entendu d’accord avec ce sacrifice. Mais pour les autres, je sais que je demeurerai toujours un amoureux profond et sincère du metal underground, celui qui décide de ne pas être mis en lumière comme il le devrait, mais qui garde cette ombrage qui lui permet de faire une musique sincère. Au moins. Parce qu’on fait d’abord et avant tout de la musique pour soi-même, pas pour les autres. La musique est un pansement. Pourquoi je vous bassine avec cet état d’âme ? Parce que ce jour, je suis amené à faire la chronique d’un projet chez les Acteurs de l’Ombre Productions qui, pour une fois, n’a pas l’air de faire l’unanimité alors que tout est fait pour le mettre en avant en communication et visuellement. Au détriment de la musique ? Cela, nous le verrons ci-contre. Je vous présente donc ce jour, en release du jour, Vígljós et son deuxième album nommé « Tome II: Ignis Sacer« .

S’agissant du groupe, ce qui frappe en premier se situe sur le concept qui fit naître le groupe qui nous vient de Bâle, en Suisse alémanique. Un concept qui se situe autour de l’apiculture, de la vie des abeilles et des maladies qui viennent de tout ce qui est agriculture ou Nature. Ce n’est tout de même pas inintéressant sur le papier ! Moi qui adore les concepts chiadés et qui sortent de l’ordinaire, au moins là-dessus, je suis servi ! D’ailleurs, j’ai acheté peu de temps après l’annonce de la sortie de « Tome II: Ignis Sacer » le premier album sorti en 2024 nommé « Tome I: Apidæ« . Le premier album, en traduction latine, faisait d’ailleurs bien référence à l’apiculture (au Moyen-Âge au regard des costumes des musiciens), alors que ce deuxième album peut se traduire par « feu sacré ». Toujours est-il que pour une formation qui existe depuis « seulement » 2023, avec des musiciens dont je connais aucun groupe en parallèle de Vígljós, l’ascension est belle ! Et donc prometteuse sur le papier. Musicalement, le premier album m’avait plu, j’ose donc croire que ce deuxième méfait sera du même acabit. Ou en mieux ! Nous verrons cela. En tout cas, les costumes des musiciens ont subi quelques quolibets bien regrettables, qui traduisent bien l’indélicatesse et la brutalité des réseaux sociaux… On peut débattre de ce que devient le black metal, sans aucun souci ! Mais je vous assure, vous qui vous moquiez idiotement, que vous perdriez à l’échange.

Nous disions donc que Vígljós base son concept autour de l’apiculture au Moyen-Âge. Il allait donc de soi que la pochette allait suivre le même chemin. Là où la pochette du premier album copiait allègrement, ou reprenait une pochette du groupe Sunn 0))), au moins le deuxième semble se parer d’un visuel qui me semble plus authentique, sinon moins copié. Fait par Adrian Smith dont on doit notamment les pochettes de Debauchery que j’adore, c’est tout de même étonnant de voir l’écart entre les deux groupes ! Mais passons. Cet artwork aborde une couleur sympathique, sur des tons « céréaliers » et très raccord avec l’univers artistique, plus en accord en tout cas que la pochette violette du premier. On peut y voir les fameux apiculteurs, qui font une sorte de procession dans un champ de blé avec un encensoir. Cette symbolique n’est à mon avis pas innocente car les agriculteurs à cette époque remerciaient Dieu pour la bonne récolte, notamment à la période des Cendres, et j’y vois ici un double sens : la fumée de l’encensoir qui a donc cette connotation religieuse mais aussi purement agricole, car la fumée éloigne les abeilles quand on veut accéder à la ruche. J’aime les doubles sens potentiels ! Ensuite, il ne nous aura pas échappé qu’au-dessus et en dessous du blé s’agglutinent des corps ou des esprits macabres, ou des formes démoniaques dans les cieux. Je pense aussi qu’il y a un double sens : ces présences mortuaires sont une représentation de la dangerosité des cultures de l’époque, avec de multiples maladies dues aux récoltes frelatées (ergotisme, brucellose, etc.) que l’on connait bien en France avec l’affaire du pain maudit de Pont Saint Esprit par exemple ; et d’une attaque démonique contre les croyances. C’est donc un artwork qui plante très bien le décorum général, puisque le nom des morceaux est en lien avec tout cela, et en plus c’est plein de double sens dans la représentation. L’intérieur de la jaquette est du même ressort avec même une citation d’Albert Hoffmann, chimiste suisse qui a découvert le LSD (cela ne s’invente pas) et quatrième de couverture qui montre selon moi l’envers du décor métaphorique de la pochette, à savoir un blé frappé d’ergotisme et un sol desséché. En cela, par l’originalité du concept autour de Vígljós et de surcroit, de l’album « Tome II: Ignis Sacer« , il allait de soi qu’il y aurait matière à faire quelque chose de cool ! C’est parfaitement le cas ici. Contrat rempli ! Petit bémol toutefois : le titre de l’album est écrit beaucoup trop petit. Pensez aux myopes enfin !

Vous vous souvenez de mon introduction ? Sur le côté visuel au détriment de la qualité musicale. On est en plein dedans parce que j’ai mis plusieurs écoutes à comprendre deux choses dans le cas de Vígljós. La première, qui sera détaillée ici, concerne la musique. La communication avait été faite sur la qualité musicale du projet suisse, et le dirigeant du label s’était même épanché sur le cas du groupe en parlant de gros coup de cœur personnel. En soi, c’est hyper vendeur ! Mais alors, pourquoi se retrouver avec un black metal mélodique aussi simple dans sa conception ? Cela reviendrait à dire un bête « tout cela pour cela ? ». Alors, attention ! Je ne suis pas en train de dire que la musique est mauvaise, loin de là ! Mais compte tenu de la communication faite par le label autour de ce projet, digne de Houle à leurs débuts, je m’attendais vraiment à un truc sensationnel. Il n’en est rien, Vígljós propose un black metal qui est selon moi mélodique mais qui souffre de quelques errances notamment sonores qui passent difficilement. J’y reviendrai en bas. La composition est intéressante, les riffs sont variés, la rythmique est linéaire et basique, rappelant donc le black metal traditionnel et brut, et c’est ce qui m’a perdu pendant au moins deux écoutes. Je trouve qu’il y a une dissonance flagrante entre l’intention mélodique – qui est purement théorique – et les fondations plutôt old school sur le plan composal des morceaux. Il n’y a pas tant de brisure rythmique, la batterie sonne d’une manière constante et clinique, sans s’amuser de plusieurs variations pourtant inhérentes à des riffs guitares mélodiques. Je note néanmoins que pas mal de morceaux fonctionnent bien et paradoxalement, j’ai beaucoup plus accroché aux pistes minimalistes comme « The Rot » par exemple. Comme quoi, quand on fait trop dans le sophistiqué au détriment de l’authenticité, on s’égare… Après, je ne suis pas spécialement dérouté par l’écart entre le concept ultra calibré et la musique finalement assez sobre, j’aurais vu à la rigueur quelques arrangements plus ambiants mais au final, cela me sied comme cela. Le groupe m’évoque beaucoup (et ce n’est pas un hasard) le groupe Ergotism qui faisait exactement pareil et qui arrivait à transcender mes sombres oreilles. Il est probablement question de mettre en exergue la noirceur qui régnait à l’époque de ces maladies liées aux cultures et il va de soi qu’une musique black metal est une illustration sans risque particulier. En tout cas, en première(s) écoute(s), je dirais que c’est un album qui promettait pas mal sur le papier, mais qui s’avère être une sortie intéressante sans plus. Je note que le label est revenu à des fondamentaux plus old school avec cette signature, ce qui tranche avec ce qui fait la patte incontestable du label dans le paysage français, et cela m’en réjouit, mais je trouve que la musique manque un peu de cohérence. Bon, c’est une jeune formation. On va leur accorder le bénéfice du doute mais je préfère « Tome I: Apidæ« , étonnamment plus travaillé que son petit frère.

L’errance principale vient donc de la production. Là, j’avoue que je ne comprends pas. Il y a quand-même beaucoup de ratés dans le son. Ne vous méprenez pas, j’adore tout ce qui est « raw« , si vous suivez mes chroniques vous le savez par ailleurs. Mais ici, quand on contextualise avec la communication faite par le label, l’idée de faire un black metal mélodique qui est censé rappeler des heures sombres de l’Histoire, se parer d’une production aussi brouillonne me laisse pleinement perplexe. L’intention « raw » découle d’une démarche normalement personnelle, anticonformiste et allant vers une saleté volontaire. Or, je vois mal Vígljós faire intentionnellement cela, on dirait plutôt une erreur de casting. Parce que je ne connais pas le gonze derrière le studio qui a enregistré, mixé et masterisé « Tome II: Ignis Sacer« , mais j’imagine qu’il a un minimum de formation (que ne fut pas ma stupeur quand j’ai découvert qu’il s’agissait de Marc Obrist de Zeal & Ardor !) et qu’il a donc suivi les recommandations du groupe. Mais alors, si c’est le cas… Pourquoi ? Sincèrement, pourquoi ? Parce que si la volonté est de faire un son raw, autant aller jusqu’au bout de la logique, et ne pas tenter un hybride maladroit et raté. Pour vous détailler plus ce qui ne va pas à mon sens dans la production, vous avez pêle-mêle une batterie (programmée ?) extrêmement mal sonorisé, avec une grosse caisse beaucoup trop mise en avant, une caisse claire itou, le tout parvenant à l’exploit de parfois couvrir les guitares. La basse est aussi trop mise en avant à mon gout, et ce même si l’on part du postulat que le groupe officie dans un black metal mélodique et qu’il faut que la basse ait un rôle plus prépondérant qu’une simple accompagnatrice rythmique. Le mellotron, on ne l’entend pas beaucoup, et c’est dommage parce que c’était un peu LE truc en plus dans la musique. Et le chant… Bon, on en parlera plus bas. Quoiqu’il en soit, mon analyse pourrait être corréler avec le contexte d’un label qui nous avait habitué à des productions plus « modernes », et un black metal plus atmosphérique dans l’ensemble. Mais je pense qu’il ne faut pas tomber dans ce piège, et qu’il faut imputer cette erreur manifeste de production au groupe qui a pêché par inexpérience ou par naïveté. En résumé, cet espèce d’entre-deux sonore entre le raw et le propre ne fonctionne pas du tout ici, et c’est dommage.

Dans l’ensemble, si l’on fait fi de cette horrible production, la musique de Vígljós est intéressante. Maintenant, il demeure une véritable interrogation pour moi : pourquoi avoir mis autant de moyens dans la communication autour de ce projet sur les réseaux sociaux pour un rendu aussi moyen ? La réponse vient selon moi directement de mon introduction : pour le visuel. Vígljós est un groupe qui est probablement taillé pour le live, avec des costumes originaux, un concept quasiment unique (d’autres groupes comme Tabernis a posteriori et They Came From Visions l’ont fait, merci Facebook !) et qui, dans les propos alambiqués du label, « est fortement influencé par les protagonistes norvégiens de la deuxième vague de Black Metal, Darkthrone, Immortal et Burzum, pour n’en citer que quelques-uns. Vígljós mélange le son du Black Metal des années 90 avec des nuances de synthé, de tremolo picking, de riffs et de rythmes légers de rock’n roll, le tout soutenu par des passages atmosphériques de mellotron. » Bon. Honnêtement, si c’est cela le son des années 90, alors il y a quelque chose qui m’échappe. Je n’ai en tout cas pas retrouvé la magie de cette époque, et j’ai du mal à percevoir en quoi le groupe suisse réveillerait les nostalgiques du genre. Le son des années 90 n’est en aucun cas un son aussi brouillon, il dégageait certes quelque chose d’ancien, mais delà à s’aventurer dans une comparaison aussi fallacieuse, je trouve cela presque malhonnête sur le plan intellectuel. Après, que le visuel devienne hélas une prérogative pour être signé sur un label, si à titre personnel je le déplore, je peux comprendre que l’on se mette à l’époque moderne et manifestement, Vígljós fera des concerts, critère important de sélection pour qu’un label rentre dans ses frais. Ainsi, si Vígljós n’est pas un groupe mauvais en soi, loin s’en faut, il faudra tout de même à l’avenir corriger pas mal de choses pour le mettre officiellement sur ce fameux piédestal que les Acteurs de l’Ombre Productions ont voulu pour eux. Le chemin est encore long avant le sommet comme on dit, et pour l’instant, je pense que Vígljós ne mérite pas autant d’apparat de la part du label. C’est un groupe intéressant, mais qui est en milieu de roster quoi.

La faute par ailleurs à un chant… Malaisant. J’ai mis du temps à chercher le mot idoine pour décrire ce que je ressens, étant moi-même chanteur. Je vais vous raconter une anecdote : j’écoutais l’album dans ma voiture, ma fille de huit ans était à l’arrière. Rodée, avec un père comme moi qui la biberonne malgré elle au metal extrême, en général elle divague dans ses pensées et écoute la musique, et surtout commente rarement. Là, quand « Tome II: Ignis Sacer » a retenti et que dès les premières secondes, ce… Cri s’est fait entendre, ma fille a sursauté et m’a demandé « mais… C’est quoi ça ??? » Bonne question ma chérie ! Ceci est censé être du chant metal. Malheureusement, cela s’apparente plus à un cri de jouissance ou à un truc bizarre entre l’extase et la transcendance. Il fait faire le distinguo entre deux types de chants qui résonnent dans l’album : un chant black metal classique, en technique high scream, avec un son guttural finalement peu retouché et old school, qui fonctionne bien, malgré l’errance sonore générale ; et ce truc. Incompréhensible. J’ai une hypothèse : à mon avis, le chanteur a voulu reproduire une sorte de transe chamanique, à mettre en lien avec ce côté démoniaque qui transparait de la pochette et cette métaphore avec l’ergotisme. Mais alors, cette théorie, je suis allé la chercher loin ! C’est vraiment histoire d’avoir une explication rationnelle. Et le pire est que d’autres groupes ont fait ce genre de chant étrange, des groupes connus comme Shining, des moins connus comme Lethvm ! Mais la différence est très simple : ils y ont cru. Leurs chants a quelque chose de profondément cathartique, qui ne semble pas spécialement calculé. Or, dans le cas des suisses, on sent que c’est réfléchi, préparé. Et c’est là le problème : ce type de chant ne fonctionne que s’il est spontané. Voilà peut-être une des explications possibles à pourquoi je le trouve catastrophique. Encore une fois, pourquoi le label a choisi de produire cet album avec un chant aussi mauvais ?… Il y a des voies qui sont impénétrables dans le milieu artistique manifestement… En tout cas, si la partie classique en high scream est bonne, l’autre partie devrait définitivement disparaître. C’est ni fait, ni à faire.

 Bon ! Il fallait bien que cela arrive un jour. Après un quasi sans-faute de la part du label les Acteurs de l’Ombre Productions, on s’achemine, pour conclure, vers une première déception. « Tome II: Ignis Sacer » est le deuxième album des suisses alémaniques de Vígljós. Basé sur un concept global très intéressant pour les plus curieux d’entre nous, notamment ceux comme moi qui sont férus de Moyen-Âge et des grandes maladies d’époque, le groupe coche toutes les cases visuelles pour être signé sur un label, c’est incontestable. Et ceux qui se sont moqués idiotement des costumes, je les conchie. En revanche, sur le plan musical, il n’y a rien selon moi qui justifie que le projet soit autant mis en avant. La musique black metal (mélodique ?) est intéressante, pas spécialement prometteuse mais surtout dispensable. La faute à une errance incompréhensible d’un point de vue sonore, au regard du gars qui a produit l’album, et au niveau du chant qui mériterait quand-même une refonte complète. Les riffs ne sont pas dénués d’intérêt, loin de là ! Mais ces deux maladresses majeures que sont le chant et la production (années 90 ?… Ah bon ?) ne permettent pas au projet d’être mis autant sur un piédestal. Il y a trop de brouillons à corriger pour justifier que le projet soit aussi mis en avant. Mais à voir en concert ! Car je suis persuadé que Vígljós est plus un projet live que studio. Peut-être viendrai-je à Nantes pour leur concert.

Tracklist :

  1. Sowing 02:24
  2. A Seed of Aberration 06:42
  3. The Rot 06:02
  4. Claviceps 05:16
  5. Delusions of Grandeur 07:23
  6. Decadency and Degeneration 06:02
  7. Harvest 07:04
  8. Fallow – A New Cycle Begins 01:57

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Darkenhöld – Le Fléau du Rocher

Darkenhöld – Le Fléau du Rocher

Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 9.75/10

Le Moyen-Age ne m’a retenu que parce qu’il avait le pouvoir quasi magique de me dépayser, de m’arracher aux troubles et aux médiocrités du présent et en même temps de me le rendre plus brûlant et plus clair.” Jacques Le Goff

C’est une citation tout à fait opportune ce jour, et tellement vraie. Qui n’a jamais fantasmé sur les exploits qui sont décrits au Moyen-Age ? Je discutais récemment avec un dirigeant de label bien connu en France, et nous nous amusions à chercher des créatures mythiques très folklores de notre ancienne France, notamment du côté de chez moi, en Ardèche. Moi-même, je suis très épris de cette période qui mélange fascination et mysticisme total. On parlait du diable avec un camarade musicien, c’est la même chose ! En fait, il y a quelque chose d’insondable dans cette période de l’histoire. Quelque chose qui attire les gens, même les plus « modernes » et les moins rêveurs d’entre nous. Vous ajoutez à cela une forme de sensibilité accrue, et une ruine, un château abandonné, ou même le simple fait de déambuler dans des remparts, vous fait remonter le côté enfantin qui sommeille en vous. J’ai habité pendant des années un village fortifié de la Drôme provençale, je peux vous garantir que j’adorais m’y promener, y compris le soir, pour respirer les ondes qui se dégageaient de ces lieux qui ont traversé les siècles sans s’effondrer. Le nombre de fois où je me suis demandé combien de morts pouvaient hanter ces endroits… La maison maternelle était par ailleurs très « habitée » justement, on avait retracé une partie de l’historique de la bâtisse qui a connu, comme je le disais, d’âpres batailles, pas forcément moyenâgeuses d’ailleurs (une femme de confession juive avait été brulée vive sous les escaliers qui menaient au premier étage). Après, nous avons tous de la curiosité morbide. Plutarque signalait que la fascination malsaine est la désobéissance de la raison et que nous l’avons tous, d’une certaine façon, déjà pratiquée. Autrement dit, nous sommes attirés par l’interdit, le tabou, pour s’y confronter. Quelque part, si l’on réfléchit bien, le Moyen-Age collectionne les tabous et les épisodes morbides. En cela, je ne suis pas étonné, encore de nos jours, de trouver des formations dans la musique metal qui centralisent leur univers artistique autour des mythes de cette glorieuse époque pleine de mystères ! Le metal, après tout, n’est-il pas aussi un concentré de tabous et d’interdits ? N’éprouvons-nous pas une attirance morbide pour ce style outrancier et antisocial dans ses bases séculaires ? Voilà pourquoi je suis content de proposer en release du jour le nouvel album des grandissimes Darkenhöld, ce dernier s’appelant « Le Fléau du Rocher« . Finalement, cette chronique, c’est un énième assouvissement de mes pulsions d’auditeurs metal.

Mon histoire avec Darkenhöld a commencé pourtant bien avant qu’il n’ait sa propre dénomination. Avant, il y avait une formation nommée Artefact, qui a pour connexion logique le même compositeur de talent, sieur Aldébaran. Nom de scène de Guillaume Vrac. Ce dernier aura eu le mérité non négligeable de faire partie des formations comme Artefact certes, mais aussi de Continuum que j’ai beaucoup aimé en son temps. Et puis, en l’an 2008, notre camarade a fondé Darkenhöld, qui est aujourd’hui plus qu’un groupe de metal, c’est presque une entité légendaire. Fort de six albums en comptant ce dernier, mais également quatre splits, le groupe originaire de Nice écume la scène underground française dans son registre si singulier avec brio. C’est presque un sans-faute pour le trio de musiciens qui comprend Aldébaran mais aussi Cervantes et Aboth, et je ne suis pas surpris d’entamer l’écoute de ce fameux « Le Fléau du Rocher » avec confiance. Mon instinct me dit que Darkenhöld ayant toujours repris les mêmes codes qui font sa réussite, je ne serai pas déçu ! Fidèle aux Acteurs de l’Ombre Productions en plus de cela depuis 2018 – le label ayant entre temps réédité les albums précédents – tout est réuni pour que je passe un excellent moment ! J’ai hâte !

Je l’ai dit en préambule, Darkenhöld a tendance à prendre toujours les mêmes codes et c’est là tout le bonheur ! Encore une fois, la pochette a été peinte et imaginée par madame Claudine Vrac, je suppose épouse de sieur Guillaume Vrac. Elle fait partie des personnes qui, à mon avis, œuvrent dans l’ombre du groupe et qui permettent à chaque album de sortir quelque chose d’unique, d’exceptionnel, mais qui ressemble tout de même à la constante à laquelle le groupe nous a habituée. Ici, nous avons donc un artwork plein de couleurs, qui représente un point de vue qui peut s’apparenter au bord d’une falaise avec un bâtiment qui domine une terre vallonnée. On distingue au loin un bord de mer et un soleil levant magnifique mais un peu perturbé par quelques nuages sombres sur le côté gauche. J’ai envie de dire que ce décor bucolique, cette vue imprenable que n’importe quel randonneur expérimenté chercherait, je le vois quelque part comme un fléau. Une sorte de vision dont on resterait prisonnier, comme on perd son regard dans l’horizon lointain. Cet émerveillement a un côté enchanteur si on réfléchit bien. Je trouve par ailleurs la présence humaine dans ce paysage peint, mise au second plan. Et ce n’est pas pour rien à mon sens ! Même si l’album ressemble plus à un rassemblement de compositions diverses et variées, sans réel concept, il n’en demeure pas moins qu’il y a selon moi une belle leçon métaphorique de l’humanité. Qui sommes-nous dans cette immensité verte et luxuriante ? Sinon une sorte de verrue dans ces paysages comme le pourraient être les immenses bâtiments qui surplombent la vallée. Il y a donc, selon moi, dans cet artwork certes une ode au Moyen-Age avec ces contreforts et forteresses qui servaient à leur propre défense en étant sur des hauteurs difficiles à franchir, mais aussi et surtout une sorte de nostalgie d’une époque où la Nature dominait largement les débats et les croyances. Une sorte de paganisme quoi ! Ou de mystère. Bref, tout ce qui fait que Darkenhöld continue à nous en mettre plein la vue avec des pochettes superbes ! Magnifique travail qui mérite d’être valorisé.

Musicalement parlant, le groupe niçois arrive tout de même à nous surprendre, et même si les ingrédients sont pratiquement les mêmes, ils parviennent à se recréer pour proposer des pistes aux mélodies qui attirent incontestablement l’oreille. Darkenhöld, c’est d’abord du black metal, et les cases sont toutes cochées une à une. Les guitares incisives, l’absence de lourdeur exagérée avec une basse qui accompagne davantage la batterie sur le plan rythmique qu’ayant un enjeu mélodique réel, le chant évidemment enraillé. Mais le black metal ci-contre est aussi très mélodique, avec des variations de riffs qui offrent une véritable richesse sonore. Des parties lead guitare qui donnent tantôt une dimension épique, tantôt mystiques, tantôt plus noires, le tout sur un fond médiéval dont finalement peu de formations européennes peuvent se targuer de l’effectuer avec tant de justesse. Parce qu’en ce qui me concerne, j’ai tendance à voir l’appellation « médiévale » comme quelque chose qui ne devrait pas exister en tant que genre de metal. Un peu comme les acerbes « metal viking » ou « metal pirate » qui me font pleurer des yeux. Toutefois, quand on y met autant de cœur et d’authenticité, voire même de passion, on se dit que, quelque part, cela peut exister ! Mais il ne faut pas se louper. Concernant « Le Fléau du Rocher« , c’est un sans-faute. Du début jusqu’à la fin, la première écoute fonctionne comme l’on boirait du petit lait. C’est prenant, cela vous secoue les entrailles, vous avez envie de remonter le temps et de vivre les légendes narrées par Cervantes au chant et ses troubadours sombres ! Et le plus incroyable dans l’histoire, comme je disais en haut, c’est que Darkenhöld garde la même recette globale. Vous prenez les albums précédents, hormis de légères variations sur le plan sonore, vous retrouvez ce black metal mélodique puissant et narratif, accompagné par quelques passages en instrumentations claires très folkloriques et de courts moments en chant clair qui font parfois figuration de déclamations. Vous avez donc un sixième album qui suit les autres avec une fluidité et une facilité déconcertante. Ce black metal fonctionne tel quel depuis le début et il a ce côté authentique qui a le mérite incroyable de fonctionner ainsi sans être obligé de se faire piéger dans la compromission. Darkenhöld réussit encore à nous éblouir, et c’est en cela qu’il convient d’aller découvrir pour les ignorants, ce « Le Fléau du Rocher » qui est magique, tout simplement.

Vous sentez venir la suite ? Vous avez raison. On reste encore et encore dans ce qui fait la richesse sonore de Darkenhöld, avec ce black metal qui jouit d’une production étonnante mais redoutable dans le paysage de la scène actuelle. Dites-vous bien que la majorité des sorties que j’ai faites en chronique pour le même label, avait la manie de vouloir aller sur des sonorités modernes, atmosphériques et surtout, à tourner le dos à ces sonorités qui faisaient la gloire d’une époque que l’on connait bien quand on adore comme moi, le black metal. Peut-être est-ce une sorte de pièce manquante que « Le Fléau du Rocher » propose, même si l’on remarque quand-même une propension à aller sur les années anciennes. Je trouve toutefois que, comme le black metal est mélodique à souhait et très épique, il convenait de faire des sonorités moins linéaires qu’un black metal old school durablement mid tempo ou arrosé de blast beat suggèrerait. Résultat : on discerne très aisément les bases rythmiques et le lead prend une place légèrement au-dessus pour laisser couler dans nos esgourdes les envies irrépressibles de batailles et de plonger dans les contes. Darkenhöld réussit, et ce encore une fois depuis toujours, à trouver un compromis intelligent entre la modernité qui sied et l’ancienneté sonore qui plait aux nostalgiques comme moi. Et le pire, c’est que cela marche ! Darkenhöld écrit encore davantage de lignes dans sa légende avec la même plume et la même encre sans faire aucune tâche sur son palimpseste. Je ne m’en cache pas de toute manière, je suis un grand amateur des sonorités sur les albums des Niçois. Et « Le Fléau du Rocher » est loin de me décevoir ! Probablement la claque qui a réveillé mon inconscient nostalgique ce jour, et il m’en faut beaucoup pour me bouleverser ainsi.

Tout l’enjeu de cette chronique est de comprendre comment Darkenhöld parvient à nous fasciner de la sorte ? C’est vrai ! La carte du Moyen-Age est jouée à de maintes reprises par d’autres groupes. Pourquoi eux ? Pour moi, la réponse se trouve dans mon introduction. Parce qu’ils mélangent subtilement la nostalgie de l’enfant qui a (trop) baigné dans ses rêves et la noirceur de sa musique black metal. Je pense que le Moyen-Age a une dimension multiple, aussi bien féérique que sombre. Il y a un réalisateur de films qui le fait excellemment bien et qui fascine justement plusieurs générations pour cela, et la comparaison est élogieuse : Tim Burton. Je crois indéniablement que « Le Fléau du Rocher« , et ses grands frères, ont tous réussi ce tour de force de susciter des émotions qui cohabitent pourtant dans des esprits tourmentés. Les plus enfantins s’extasient dans les récits épiques et les mélodies puissantes de Darkenhöld, tandis que les plus souffrants de vague à l’âme vont se reconnaître dans l’authenticité et l’incision terrible de la musique black metal. Voilà comment je perçois l’efficacité de Darkenhöld et voilà pourquoi selon moi, ils sont les seuls à mériter cette appellation de « black metal médiéval« . Ils font partie des groupes les plus exceptionnels de la scène. Sans aucunement varier d’un iota, la musique est redoutable et continue à me bercer comme aux tous débuts. Franchement, c’est la meilleure sortie du label de 2025 ! Haut la main.

Il ne le sait pas, et je fais une révélation aujourd’hui : j’adore Cervantes. D’abord parce que c’est un chouette type, très cultivé, qui parle de chant avec autant de justesse que de passion qu’il ne maîtrise son sujet quand il nous propose des photographies de ses randonnées sur Facebook et que, même si notre échange avait été bref, il reste à ce jour un de mes meilleurs souvenirs du Dark Medieval Fest 2019. Ensuite et surtout, parce que j’adore son chant. Pas forcément puissant vocalement parlant, mais juste dans sa manière de le poser, dans son phrasé général et même dans son articulation. Je pense qu’il fait partie de ces chanteurs que je ne peux que respecter car ils ont compris que cela ne sert à rien de s’échiner à écrire des textes intéressants et captivants si l’on n’y met pas un minimum d’effort dans l’articulation. La technique vocale varie un peu, mais sans plus, sans que cela soit obligatoire pour faire vivre la musique. En fait, Cervantes pose son chant un peu comme un narrateur des ténèbres. Il y a un aspect narratif très important dans l’univers de Darkenhöld et a fortiori dans « Le Fléau du Rocher » qui nécessite que le chant ne soit pas trop puissant. Et résultat des courses : on se prend au jeu. Le chant rend vivant les textes d’une manière cruciale et je pense que c’est aussi en cela que le trio de musiciens fonctionne parfaitement. Aldébaran s’occupe de la musique avec Aboth pour la partie rythmique, et Cervantes se sert de la musique pour mettre en narration le chant. Et évidemment, c’est juste excellent.

Concluons ainsi cette diatribe soilienne ! Mes ami(e)s, voici venu le temps d’honorer comme il se doit Darkenhöld et son nouvel album, le sixième, appelé « Le Fléau du Rocher« . Sorti chez Les Acteurs de l’Ombre Productions, ce nouveau chapitre des contes et légendes de nos amis niçois ne fait que confirmer haut la main tout le bien que je pense du groupe. Le black metal médiéval ici proposé n’a pas bougé d’un iota dans sa conception globale, hormis évidemment les nouvelles mélodies qui sont proposées ici et qui font de ce nouvel écueil un ouvrage d’exception. Il faut quand-même se rendre compte à quel point Darkenhöld réussit un exploit qui rendrait envieux n’importe lequel d’entre nous : celui de faire une musique qui garde ses bases séculaires loin du chant des sirènes de la modernité, loin des pièges du consumérisme pour ne presser que le jus de l’authenticité et de la passion pour cette fantastique époque du Moyen-Age. Et en cela, je crois qu’on ne peut qu’être pantois d’admiration pour eux. Ce « Le Fléau du Rocher » est incontestablement la sortie de l’année pour moi sur le roster du label. Extraordinaire.

Tracklist :

  1. Codex de la chevalerie 04:27
  2. Le cortège royal 05:52
  3. Temps enfouis 01:06
  4. L’ascension du mage noir 06:24
  5. Dans l’antre de la vouivre 05:04
  6. Troubadour 03:14
  7. Le fléau du rocher 04:47
  8. Gardienne des dryades 04:25
  9. Sortilège ancestral 02:10
  10. La cavalerie fantôme 05:26
  11. Pour le royaume 04:43
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Khôra – Ananke

Khôra – Ananke

Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 9.5/10

La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses.” Platon

Le choix de la citation n’est pas anodin. Platon a été précurseur de bons nombres de principes philosophiques et sociétaux que l’on continue encore aujourd’hui de parfois citer en exemple. Cependant, cette citation montre que bien connaître ce dont on parle est la base d’une bonne compréhension de la réalité qui nous entoure. Je suis souvent curieux de comprendre pourquoi untel groupe utilise untel mot pour s’offrir une identité artistique. Selon les styles de metal, on sait déjà à quoi s’attendre. Dans le domaine du death metal, on tombe assez facilement dans la simplicité avec des noms qui évoquent des trucs macabres, ou bien « evil » si vous ajoutez une bonne dose de doom metal. Dans le black metal en revanche, c’est beaucoup plus varié, surtout à notre époque où cette musique franchit le cap d’une musique plus élaborée, moins bestiale, pour aller sur des albums-concepts chiadés et philosophiques. Le choix des mots devient donc crucial pour se donner une identité qui à la fois va se démarquer des autres groupes, et va apporter cette touche personnelle qui fait que les émotions transparaissent plus facilement ou non. Et puis, vous avez des groupes qui maintiennent une forme d’old school dans leur approche. Avec un black metal plus froid, de la définition de la froideur comme étant soit  » un manque de sensibilité, de passion » ; « un manque d’empressement, de chaleur pour quelque chose ou quelqu’un » ou « un manque de chaleur, de vie, d’éclat, en particulier dans une œuvre littéraire ou artistique, dans une composition décorative » (Petit Robert). Dans toutes les définitions amenées ci-contre, il y a la notion de manque qui revient tout le temps. Le manque étant en lien avec l’insuffisance ou l’absence, on peut donc se demander à quel moment ces groupes de black metal, qui font de la froideur, de l’incision même, une revendication artistique, parviennent à nous faire ressentir de l’émotion. A quel moment cette musique laisse place à des ressentis chez son auditoire, mais aussi à son concepteur. Quel est la finalité première ? On parle souvent de nihilisme, de chaos pour parer le black metal, surtout à l’époque des années 90 / 2000 où cette musique a puisé son identité la plus majestueuse et légendaire qui soit. Au point que moi, qui suis pourtant né durant cette période et qui de fait ne l’a pas connue dans sa quintessence profonde, j’en sois un profond nostalgique. Pourquoi je me suis lancé dans cette diatribe introductive ? D’abord, parce que je suis féru de philosophie, et que ce type d’interrogation didactive, j’en consomme régulièrement. Ensuite et enfin, parce que la formation que je m’apprête à vous présenter porte un nom qui évoque la philosophie platonicienne qui interroge la notion de l’espace, et donc de l’existence. Il s’agit en effet de Khôra et son album sorti cette année chez les Acteurs de l’Ombre Productions et nommé « Ananke« .

J’aurais dû faire cet album en release du jour, mais un envoi tardif et l’hésitation de savoir s’il fallait de facto en faire une chronique ont retardé les choses. Mais qu’importe ! Je suis fier et honoré de présenter ce projet, d’autant que des grands noms du metal underground le jonchent de part en part. A la base, cette formation établie d’abord en Allemagne, ensuite en Irlande est née en 2012 et n’était qu’un one-man band d’un certain Ole, qui a porté son projet tout seul jusqu’en 2020 et l’apparition d’un certain Kjetil Ytterhus, musicien norvégien faisant ainsi de Khôra un projet européen, aux claviers, d’un bassiste en 2022 nommé Göran Setitus. Et non des moindres, l’arrivée au chant d’Achenar, nom de scène de Frédéric Gervais, que l’on connait bien dans le milieu underground français, musicien dans les formations Cor Serpentii, Orakle et Sa Main (moins connue mais que je recommande vivement !), et gérant du studio d’enregistrement Studio Hénosis à Poitiers, qui a produit de très belle sorties récentes comme A/Oratos, Aorlhac, Pensées Nocturnes, Moonreich, Griffon, etc. Un beau pedigree donc pour entourer ce deuxième album « Ananke« , le premier étant sorti en 2020 et portant le nom de « Timaeus« . A noter une démo en 2016, « Málenkij robot« . Voilà pour les présentations ! Je vais donc me lancer à l’assaut de cet album qui s’annonce sur le papier très prometteur.

Étant en présence d’un support physique, pour mon plus grand bonheur de collectionneur compulsif, me voilà donc prêt à évoquer le premier élément que nous regardons tous ou presque quand nous achetons un CD : la pochette ! Petite parenthèse importante, qui rejoint ce que je disais plus haut : l’ananké est un concept philosophique qui tend à définir ce qui est inévitable. On parle de nos jours de la fatalité pour comprendre plus aisément ce concept, son opposé étant le skholé, ou la liberté dans le temps. A noter que Ananké est aussi une figure allégorique du destin dans la mythologie grecque. Moi qui suis un adepte de la théorie selon laquelle il n’y a pas de hasard, autant vous dire qu’un nom comme « Ananke » me parle beaucoup. La question demeure néanmoins sur la figuration qui sert de pochette. Reprenant des codes que l’on connait avec le serpent et cette figure humanoïde qui représente soit une présence démoniaque, soit une figure ésotérique et mystique (théorie corroborée par le talisman en bas avec les symboles chamaniques qui ressemblent étrangement à une langue), on sent surtout que la pochette plante un décor qui parle plus qui ne fait réfléchir. On était comme je l’expliquais en introduction, que certains groupes perdurent dans une démarche old school. Je pense donc que Khôra a probablement voulu utiliser les symboles qui fonctionnent dans le sens où l’auditeur retrouvera l’essence de ce qui fait la musique dûment présentée ici. Après, qu’il y ait une dimension ésotérique ou religieuse, seuls les artistes le savent vraiment. Graphiquement en tout cas, la pochette est très belle ! J’aime ce style qui n’évoque pas de peinture, qui va sur du graphisme informatique pur, mais qui n’en fait pas des tonnes. Qui pose les bases et va droit au but donc ! Il convient ainsi de saluer le travail effectué par Simon Chognot, qui signe cette pochette simple mais redoutablement efficace !

J’ai vu des commentaires extrêmement élogieux avant d’avoir rédigé cette chronique. C’est le piège parce que, c’est comme quand on vous vend un blockbuster comme le film de l’année, que vous y allez les mains dans les poches pour au final vous ronger les ongles jusqu’à l’os d’affliction. Ici, ce n’est heureusement pas le cas, loin s’en faut ! Khôra tient manifestement toutes les promesses déjà engagées dans les commentaires lus à droite et à gauche. Fort d’un black metal qui frise la frontière entre l’atmosphérique et le symphonique, « Ananke » s’impose comme un album d’une richesse sonore très importante. La frontière existe parce que le groupe fait ce que j’appelle avec beaucoup de recul du black metal symphonique « raisonnable », soit pas grandiloquent. Les nappes de claviers sont là uniquement pour amener des ambiances sombres et profondes, au détriment d’une dimension plus explosive comme le ferait des groupes comme Fleshgod Apocalypse qui tartinent de parties symphoniques leur metal, pour donner de la grandeur sonore, de la grandiloquence à outrance ! Certains ont parlé de références comme Emperor, Ihsahn, et d’autres gloires des années 90 / 2000. J’avoue ne pas être totalement en phase avec ces constats, mais cela n’empêche pas de trouver la musique fortement bien construites. Les compositions vont droit au but, avec donc ces nappes de claviers qui posent des bases obscures, les riffs guitares qui ne font pas vraiment de concession, le chant bien à propos mais un brin trop absent à mon gout, le tout respire néanmoins un vrai black metal old school dans l’intention très sombre et froide que je décrivais. Difficile en l’état de percevoir quelles seraient les émotions que les parties plus atmosphériques amènent, puisque la musique est entièrement dédiée à la manifestation d’une forme de Mal. Je suis toutefois un peu étonné de ne pas avoir un apparent album-concept, les morceaux me semblent plus fonctionner comme un enchainement, un recueil de pistes, qu’un vrai album qui graviterait littéralement autour d’un sujet précis comme l’attesterait le nom « Ananke« . J’apprécie particulièrement la durée des pistes, raisonnable et suffisamment percutante pour que l’on reste un peu sur notre faim et que l’on veuille reprendre de la dope tout de suite après. En comparaison de ce que le label a sorti récemment, j’y vois un peu la même intention que Borgne par exemple. Ce black metal racé, ombragé et dur au mal, qui va à l’essentiel, soit vers le démonisme, soit vers quelque chose de beaucoup plus ensorcelé. C’est en cela que « Ananke » remplit son contrat avec une facilité déconcertante. Enfin, à moitié quand on connait le talent et la réputation de certains protagonistes du projet.

On a parlé en amont du métier que fait Frédéric Gervais, il était donc fort à parier une ou deux phalanges que le son de l’album allait être excellent. Sans suspense, c’est le cas ! Je ne m’aventurerais pas dans une pseudo analyse de la production étant donné le ponte qui va peut-être me lire, et je ne veux pas paraitre ridicule. Simplement, je trouve que la force de cet album réside justement dans l’occupation du spectre sonore. La musique occupe l’espace juste en somme, chaque instrument est à ce qu’il me semble, à sa juste place dans le mixage, le tout donne un effet effectivement très atmosphérique, plantant une ambiance vraiment pesante, incisive. Je n’ai rien à gagner à essayer d’entrer dans des considérations techniques, mais franchement la production est ce qui se fait de mieux actuellement sur la scène black metal européenne. Il y a cet aspect agressif dans le son que je comparerais volontiers à des groupes comme Mgła par exemple, et en même temps ce talent qui permet d’insérer un côté un peu planant sur certains passages, et qui ajoute donc de la richesse sonore dans des compositions déjà bien élaborées. En somme, un album très bien produit !

Maintenant, quand on écrit une chronique, nous avons une mission : celle de donner envie aux gens d’aller à la rencontre d’un album, ou l’inverse le cas échéant, si toutefois l’on conserve une honnêteté intellectuelle comme chez Soil Chronicles. Ce qui me frappe dans les différentes écoutes effectuées sur « Ananke« , c’est que l’on sent à quel point la musique qui semble pourtant bien old school dans son approche globale, se met en fait au service de quelque chose de profondément personnel et, comme son nom l’indique, philosophique. Outre l’aspect fondamentalement noir, il y a cette part insondable qui fait que l’on ignore si l’on tombe sur un ouvrage démoniaque, qui parle de la condition humaine ou encore d’une simple noirceur conceptuelle. Une chose est certaine, cet album véhicule un nombre important de parts émotives, qui fait que l’on se sent happé par une force artistique. Et tout cela avec une complicité manifeste entre les différents protagonistes qui parviennent à se rassembler dans un maelström créatif et faire cause commune pour faire naître les idées de son concepteur principal, le dénommé Ole. Le black metal a de facto cette capacité d’hypnotiser les auditeurs quand il fait avec force, authenticité et talent. Bref ! Cet album promettait monts et merveilles par le pedigree de ces têtes pensantes, le talent idoine. On a eu effectivement ce qui se rapproche de cela. Franchement je n’ai pas senti une quelconque maladresse, l’album est fluide, direct et ambiant. Tout ce qu’il faut pour que le tout soit une franche réussite. Pour un deuxième album, c’est du très très lourd dans le domaine !

Enfin, j’aime parler du chant, c’est une habitude. Je me dois d’être honnête : je n’avais pas tant accroché avec Orakle pour lequel pourtant je reconnais beaucoup de talent mais qui à mon avis sortait des albums qui passaient malheureusement en second plan de ce que j’écoutais à cette époque ; beaucoup plus avec Cor Serpentii et Sa Main. Pourtant, le chanteur est le dénominateur commun entre les deux précédents cités, et donc Khôra. En fin de compte, je suis convaincu que Khôra est le meilleur projet pour la voix d’Achernar, alias de Frédéric Gervais. D’abord parce que la profondeur de scream de ce dernier est indéniablement fait pour un black metal qui a des ingrédients atmosphériques, une autre profondeur sonore qui permet au chant d’ajouter une touche supplémentaire d’oppression et de sombritude. Ensuite parce qu’il faut le dire, « Ananke » est récent. Les techniques d’enregistrement n’étaient pas les mêmes avant, et on sent une nette différence entre le premier album d’Orakle et cet album qui jouit donc de la chronique ci-contre. Enfin, parce que j’ai envie simplement de dire que tous les gouts sont dans la Nature et qu’un projet d’un musicien peut très bien ne pas plaire, tandis qu’un autre étonnamment le peut. Le tout est une question d’alchimie, et je sens, moi qui suis très sensible à l’osmose dans les groupes de musique, que derrière Khôra, il y a cette parfaite entente artistique. Frédéric Gervais est un musicien que j’admire autant par le parcours, le talent, que par l’apport et l’influence qu’il a dans notre scène underground, et son chant ne fait pas exception. Bravo !

Pour conclure cette chronique, Khôra, projet européen au préalable one-man band suédois (résident allemand, puis irlandais) d’Ole, propose un deuxième album nommé « Ananke« . Le premier avec d’autres musiciens dont le chanteur et compositeur français Frédéric Gervais. Proposant une musique black metal avec quelques infiltrations atmosphériques voire symphoniques, cette musique plaira forcément aux amateurs de black metal old school, progéniture d’une époque qui, avec des projets aussi talentueux, continue de faire vivre sa légende. Sorti chez les Acteurs de l’Ombre Productions, c’est probablement une des meilleures pioches du label qui continue de renouveler son roster avec des groupes pas forcément français, ce qui apparait comme un très bon choix, même si l’on aime que les groupes de notre pays jouissent toujours d’une visibilité méritée. Finalement, cet album, on pourrait considérer qu’il relève justement de l’ananké : cela devait arriver ainsi. A force de cheminement, de recrues de choix, Khôra pourrait devenir une formation majeure du metal noir européen. Dommage que des perspectives de concerts soient faméliques tant la musique siérait au live. A découvrir vite !

Tracklist :

1.     Empyreal Spindle     05:18
2.     Legion of the Moirai     04:39
3.     Wrestling with the Gods     03:57
4.     In the Throes of Ascension     03:54
5.     Arcane Creation     02:33
6.     On a Starpath     04:08
7.     The Sentinel     04:01
8.     Supernal Light     04:33
9.     Crowned     06:47
10.     Q.E.D     01:19

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Versatile – Les Litanies du Vide

Versatile – Les Litanies du Vide

Un album, deux chroniques, deux avis !!!

Note de la SoilChroniqueuse (Freya) : 9/10

Enfin l’album attendu pointe son nez ! Le monde de Versatile s’ouvre en plus grand avec une description de ce qui se nourrit au sein de L’Envers. Si tu ne les connais pas encore fonce, vole, cours comme une grive aventureuse et perds toi dès à présent dans les Litanies des vices et de l’altération de ce qui fait cet univers parfait de putréfaction et de miroir aux alouettes. La force de cet album comme du reste de leurs compos est le grandiose du projet : l’élaboration en constante évolution des personnages qui peuplent le moindre recoin de cette fantasy. L’imagination sans borne de Hatred Salander et des autres donne jour après jour des couleurs aux nuances putrides qui promettent de toujours reculer les limites jamais atteintes de leurs créativités.

Certes, ce sont des images étranges et peut-être sorties tout droit d’un roman glauque et gothique, mais c’est bien plus que cela Versatile. Les litanies utilisées ici servent à répéter jusqu’à l’épuisement de l’esprit et du corps les créatures qui ont le malheur de vivre, de naître et de mourir entre ces lieux de perdition. Avec ce dix titres, les quatre personnages principaux et d’autres se rencontrent, se frôlent et se haïssent afin d’asseoir leur pouvoir sur les plus faibles et surtout sur les plus incorruptibles. Les compos balancent entre black metal gras et indus subtil. Des techniques de jeu et de voix différentes sont explorées afin de repousser les capacités de chaque musicien.

Ça y est ? Tu la sens l’ambiance lourde et chaude ? C’est bien cela l’expérience de cet album. Tu es dorénavant prêt à participer à un concert ou plus. Chaque show est un spectacle dans lequel tu pourras te noyer.

Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 9.5/10

« Un mur est un ami versatile. S’il surveille tes arrières, il verrouille ton espace. Seul le sot se fie au mur. » Pierre Bottero

C’est marrant comme le destin fait parfois bien les choses. Vous savez que je m’échine à trouver des citations pour lancer les hostilités dans mes chroniques, et que j’essaye dans la mesure du possible, de les trouver dans mes lectures. Alors, autant sur certains sujets, je trouve mon bonheur facilement et je n’hésite pas à proposer des citations qui me sont particulièrement chères ; autant par moment, je galère. Jusqu’à retarder la rédaction de certaines chroniques parce que c’est maladif chez moi, j’ai besoin de lancer mes chroniques avec une citation. Un peu comme quand je faisais mes récits didactifs en cours de philosophie, j’avais besoin d’une impulsion pour y aller, et après on ne m’arrêtait plus. Je trouve qu’une citation amène toujours le lecteur vers une première réflexion, quand la lecture est sincère et entière parce que même si je me doute bien que les lecteurs et lectrices sont peu nombreuses dans ce milieu, je me dis naïvement que je peux emmener ces derniers vers quelque chose de l’ordre de l’introspection. Donc, je disais que le destin est bien fait parce que je me suis replongé dans les lectures de Pierre Bottero, et en particulier la trilogie « Le Pacte des Marchombres » qui est ma préférée. Alors que je bloquais inutilement pour la chronique, cette citation m’est apparue comme un don des Dieux, littéralement ! Et je la trouve en plus de cela très opportune à ma situation personnelle qui a été compliquée depuis deux ans et qui commence un peu à entrevoir un rayon de soleil à travers la muraille de mon existence. Je suis revenu à Bottero parce que je suis allé à Barcelonnette, sa ville de naissance, qui est une de mes destinations de villégiature préférées, et je me suis remis à penser à l’auteur à ce moment-là. Je trouve que Bottero a influencé pas mal de milieux artistiques par son approche fantastique et sombre, dont rarement un auteur contemporain français ne peut se targuer. Aujourd’hui encore, s’il n’est pas l’auteur le plus connu (on préfère bêtement les romans de plage en France, ce qui est malheureux…), il n’en demeure pas moins qu’il a bercé une partie non négligeable de ma vie, celle des doutes et des peurs. Aujourd’hui donc, même si le lien est éloigné, je tenais donc à rendre hommage à cet auteur parti trop tôt, en 2009. C’est l’occasion pour moi de vous parler de la dernière sortie des Acteurs de l’Ombre Productions, celle du groupe Versatile et de l’album « Les Litanies du Vide« . Vous l’avez en release du jour pour la date de sortie, ce que chez Soil Chronicles, nous essayons de faire encore car c’est une de nos revendications principales ! Comme disait Jean-Pierre Coffe, « D’abord on vient chez toi le prochain week-end juger de la qualité de ta basse-cour, a-t-elle dit. Les produits d’abord! Les produits c’est l’essentiel!« . Bon il y a aussi ma préférée, un peu plus franchouillarde : « J’ai fait caca dans les raviolis« . On n’est pas obligé d’être tout le temps raffiné…

Bon ! Versatile et moi, c’est l’histoire d’un petit coup de foudre. Petit car notre relation n’est que virtuel, n’ayant encore à mon grand regret jamais vu le groupe en concert, et ainsi ne les avoir jamais rencontré. Cela ne saurait tarder, j’espère ! En tout cas, c’est un peu le groupe que je suis y compris dans les chroniques parce que j’avais écrit la chronique de leur premier EP « Atra Bilis » en 2022 alors qu’ils n’étaient pas signé chez Les Acteurs de l’Ombre Productions. EP qui m’avait à l’époque marqué, par sa pertinence et sa créativité, ainsi que sa production solide pour une sortie indépendante. La signature dans le label a été une demi-surprise, puisque le style n’est pas nécessairement le favori du label, mais comme la formation genevoise montait en puissance, se plaçant sur de bons voire très bons concerts, finalement c’est plus mérité qu’autre chose que les suisses signent sur le label pour sortir ce premier album. « Les Litanies du Vide » sera donc l’occasion pour moi de redécouvrir le talent de Versatile et voir si ce premier album répond aux nombreuses promesses que l’EP laissait entrevoir. Bon, petit bémol qui n’engage que moi : l’album a été financé en partie ou non par une cagnotte en ligne. En temps normal chez moi, c’est rédhibitoire… Donc j’espère qu’à l’avenir ce sera autrement.

Changement de registre pour la pochette ! On avait avec l’EP une pochette qui plantait un décor macabre et même un peu sournois sur les bords avec des tonalités bleues et ce corps blafard. Maintenant, place à un décorum qui, certes, est loin de prodiguer un renouveau dans le milieu, mais qui a le mérite d’être très beau. J’aime particulièrement cette coloration jaune et verte, qui tranche pas mal avec justement ce que l’on voit communément, cet immense bâtiment qui évoque de prime abord une bâtisse religieuse, ou quelque chose peut-être de plus sorcelleux ou fantastique, qui se voit rejoint par des personnages, probablement des fidèles ou des personnes envoutées, cela reste toutefois des symboles que l’on a déjà vu et revu ailleurs. Je ne peux pas vraiment dire que Versatile ait voulu prendre un maximum de risques avec cette pochette parce qu’elle reprend quand-même des codes déjà existants dans pas mal de secteurs du metal, et même le lien que je fais abruptement entre l’idée de « Les Litanies du Vide » et cette sorte d’immense chapelle, ou cathédrale, je le trouve facile comme cela. L’idée que les religions, souvent les mêmes par ailleurs, n’amènent qu’à la vacuité, et que si ce sont plus des litanies au sens de prières courtes et accompagnées d’une citation brève, ou au sens de discours monotone et sans intérêt, cela revient finalement aux mêmes liens artistiques que l’on voit partout ou presque dans ce style de metal. Moi, je trouve que contrairement à son EP, Versatile prend un minimum de risques pour ce premier album, en tout cas dans son sens visuel et conceptuel, et c’est un peu dommage parce que cela ne prête pas spécialement à de la matière qui va démarquer assurément l’album des autres sorties d’antan. J’aurais préféré un visuel beaucoup plus original et travaillé que cela. Même si le tableau est objectivement magnifique, le sens apparent et la démarcation ne sont pas vraiment au rendez-vous.

En revanche, et c’est heureusement souvent comme cela, la musique prend le pas sur le reste. Versatile nous plonge dans une musique black metal qui se situe sur un chainon manquant entre l’industriel (qui avait fait sa marque de fabrique sur l’EP) et le symphonique au sens de l’utilisation des lignes de claviers. La musique ne se limite pas à un procédé linéaire comme le fait par exemple Borgne sur son dernier album, les suisses nous proposant un black metal très changeant, avec des riffs différents, n’hésitant à varier ostensiblement dans un même morceau les parties metal et les parties industrielles. Je note par ailleurs que les instrumentations metal se mettent totalement au service d’une base rythmique pour accompagner les samples, plutôt que l’inverse. Finalement, le black metal est usité ici pour amener de la rythmique à des parties claviers très travaillées, riches en ambiances, voire même avec un côté orchestral limite grandiloquent, certes pas au niveau d’un Fleshgod Apocalypse qui en fait des caisses, mais quand-même ! Ce qui me laisse à penser que nos amis suisses ont clairement fait de la musique industrielle leur identité primaire, avec l’infini de possibilités pour composer que cela emmène. D’ailleurs, je pense que l’album n’est pas réellement conceptuel en tant que tel, il se situe plus sur un recueil de compositions différentes, avec des histoires opposées, des références à des mythes comme « Morphée », la mention surprenante mais intéressant de « Géhenne », des morceaux plus métaphoriques avec des noms simples comme « Graisse » ou « Monstre », etc. On sent que Versatile a proposé un large panel de compositions avec des ambiances différentes pour aller vers ce premier album. On peut donc se dire que « Les Litanies du Vide » est une sorte de recueil de… Litanies qui amènent à la vacuité. En quelque sorte ! Autant visuellement, l’idée maitresse de l’album n’était pas hyper originale, autant la musique rattrape pleinement cet égarement pour aller vers différentes litanies musicales qui conduisent, un peu comme l’art en général d’ailleurs, à la vacuité au sens philosophique. Voilà donc en première écoute un premier album solide, très bien composé, riche et prenant, parfois un peu difficile à aborder car le trop-plein de richesse demande forcément une adaptation, surtout quand les pistes ne s’enchainent pas fluidement, mais franchement, les parties claviers bien accompagnées par les parties black metal font que Versatile propose une musique de grande qualité, qui a été mûrie pendant pas mal d’années, et cela s’entend. C’est très solide, vraiment !

La production y joue pour beaucoup. Un bon album de metal industriel, pas forcément d’ailleurs enrobé par du black metal, demande un gros travail en studio parce que parvenir à chevaucher des samples différents, des banques sons parfois à l’opposé entre elles, et les accoupler avec du black metal qui a besoin de sonorités incisives et peu riches en basses fréquences, cela relève d’un travail d’orfèvre. En tout cas, moi qui adore le metal industriel, j’y suis très sensible parce que j’ai déjà écouté des albums de ce genre totalement ratés en matière de production, même parfois du dungeon synth, et je sais à quel point c’est un travail remarquable. « Les Litanies du Vide » ne déroge pas à la règle et c’est à mon avis le gros point fort. Parce que l’album est excellemment produit ! La musique est harmonieuse, occupe une place raisonnable dans le spectre sonore, les instruments sont tous bien placés y compris le chant, qui peine généralement à se faire une place encore plus que les autres car instrument organique si j’ose dire, et le résultat dépasse de loin mes espérances. Je ne crie pas à l’extase non plus, mais je reconnais que Versatile a crée une belle machine de guerre avec ce premier album. La production en tout cas est vraiment excellente, et rien que pour cela, il faut s’y intéresser de près.

Maintenant, j’ai compris un élément important dans la vie du groupe. La musique a un besoin viscérale d’être rendue vivante, encore plus qu’ailleurs, en concert. La preuve en est avec tout les apparats de costumes, et les retours que j’ai des concerts qui sont vécus comme de véritables pièces de théâtre, avec tout un décor de scène et une scénographie qui ne laisse personne indifférent et qui fait qu’en plus, les suisses occupent de plus en plus les affiches. Et quelque fois, il arrive que la musique se déguste mieux en concert qu’en studio. Je pensais sincèrement, avec quelques a priori coupables, que la musique allait me laisser un peu perplexe avant de les avoir vus en concert. La première écoute m’avait conforté un peu dans cette idée que Versatile était plus un groupe de live qu’un groupe studio, ce qui est loin d’être une rareté dans le milieu et n’est en aucun cas péjoratif ! Mais disons que cela influence parfois les écoutes. Or, et c’est là LA belle surprise du jour, c’est que « Les Litanies du Vide » s’écoute finalement très bien aussi en version studio. On retrouve ce côté grand spectacle y compris dans l’écoute de la musique, ce qui est tout de même une belle prouesse. Je ne pensais pas que cela se verrait autant, pour être franc. Mais finalement, j’imagine Versatile encore plus haut s’ils s’essayaient à l’exercice d’un vrai concept album, qui amènerait un décorum scénique encore plus fort et développé ! Ce qui inaugure donc de belles promesses et une belle marge de progression qui font que nos amis de Genève vont peser dans le game à l’avenir, j’en suis certain. En tout cas, ce premier album est extrêmement fort et jette des bases exceptionnellement certaines pour la suite.

Passons au chant, comme toujours ce dernier a son paragraphe dans mes chroniques. Et curieusement, je fais un constat étrange mais pas si déconnant que cela, qui consiste à penser que s’il n’était pas là, ce ne serait pas si grave que cela. Que Versatile pourrait limite proposer une musique totalement instrumentale sans qu’un chant ne soit obligatoire. Alors, cela revient à dire que le chant est dispensable, mais pas qu’il est mauvais, loin de là. Je me dois de faire un erratum concernant ce dernier. Je le trouvais de prime abord trop linéaire, voire pas assez varié. Je dois des excuses à Hatred Salander car après une réécoute, il apparait effectivement que ce dernier est plus varié que je ne le croyais, simplement, par un procédé qui consiste à mettre ce dernier un peu plus en retrait que la musique dans le mixage. Les techniques sont plus variées mais sur des frontières techniques moindres, il convient de tendre un peu plus l’oreille pour s’en apercevoir. Erratum donc.

En conclusion de cette nouvelle diatribe, Versatile nous propose en avant-première son album, premier du nom également, nommé « Les Litanies du Vide« . Une progression pour nos amis suisses qui sortent leur album chez Les Acteurs de l’Ombre Productions, et l’on peut aisément dire que c’est mérité. Fort d’une musique black metal industriel, plus industriel que black metal par ailleurs, voire symphonique, Versatile sort un album redoutablement efficace, riche et varié, sans pour autant de défaire des ambiances malsaines qui faisaient déjà sa renommée pour son EP précédent. Un groupe que je suis fier de suivre de manière impromptue, avec le partenariat du label et de Solstice Promotion, dont il ne manquera que pour être comblé de mon côté que de les voir enfin en concert ! En tout cas, ce premier album les emmène déjà dans la cour intermédiaire, celle avant les grands, et mon petit doigt me dit que la passation ne saurait tarder. Excellent !

Tracklist :

  1. Géhenne (1:38)
  2. Enfant zero (4:51)
  3. La régente blême (4:07)
  4. Ieshara (5:09)
  5. Cave Canem (4:56)
  6. Morphée (4:15)
  7. Graisse (3:24)
  8. Monstre (5:18)
  9. Alter Ego (3:34)
  10. Le mal nécessaire (4:41)

 

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Borgne – Renaître de ses Fanges

Borgne – Renaître de ses Fanges

Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 9.5/10

 

Ce n’est pas en rassemblant un borgne et un paralytique qu’on fait un champion de cross.” Charles Pasqua

Désolé, je n’avais pas mieux en citation, je ne voulais pas tomber dans le piège idiot du fameux « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois » qui est par ailleurs un proverbe plus qu’intéressant pour comprendre ce qu’il se passe notamment sur les réseaux sociaux et dans le monde d’une manière plus générale. Pour commencer cette chronique, je m’étais fait une réflexion totalement inutile mais qui illustre bien ma capacité innée qui consiste à me questionner sur des détails qui n’ont aucun intérêt particulier autre que de nourrir mon intellect de manière compulsive. Le nom du groupe fait partie de cette lignée de noms qui me laisse curieux parce que, tout d’abord c’est original, ensuite parce qu’on se demande quel est l’intérêt de nommer son groupe ainsi. Cela n’a strictement rien de péjoratif ce que je dis, attention ! Aucune volonté d’animosité de ma part, juste une totale curiosité. Il est vrai que cela fait partie de la même démarche que des groupes comme Viande, Fange, Paracoccidioidomicosisproctitissarcomucosis, etc. Sans compter les différents groupes qui emploient des noms de maladies ou d’organes comme récemment l’album d’Archenterum nommé « Meconium » ou tous ces groupes de grindcore. C’est à la fois fascinant et difficile à comprendre parce que dans certains cas, on ne comprend tout simplement pas l’idée. Appeler son groupe Viande, c’est quand-même étonnant ! Je suis toujours intéressé par l’idée de comprendre pourquoi on nomme son groupe avec tel nom, parce que normalement quand on porte un projet, on le porte jusqu’au nom comme Houle qui parle de l’univers marin, Galibot ou Silicose qui sont directement en lien avec l’univers de la mine. Nommer son groupe est donc, quelque part, un acte fondateur et plus encore, fondamental. Parfois, j’en viens tout simplement à me dire que l’on appelle son groupe pour des raisons toutes bêtes de prononciation. C’est vrai que clamer fièrement sur scène un nom de groupe, si l’on peut le faire avec une prononciation qui amène à l’harangue ou à la communion, cela a quand-même de la gueule ! Je me vois bien scander un nom comme le fait Houle quand il arrive sur scène, ou comme Les Bâtards du Roi qui le font juste avant de démarrer leur set. Comme quoi, on ne le dira jamais assez mais un groupe doit bien choisir son nom ! Ce sera la conclusion de mon introduction pour parler de cet album qui sort aujourd’hui officiellement et dont je suis très fier d’en faire la chronique. Et le nom de groupe qui m’a soulevé ce questionnement finalement plus philosophique qu’autre chose, si l’on exclut son manque criard d’utilité, c’est Borgne et son dernier méfait nommé « Renaître de ses Fanges« . Vous voyez le truc d’ici ? Clamer avec une hargne monstrueuse le mot « borgne », cela doit amener un effet terrible sur le public.

L’histoire de Borgne, c’est un peu chez Soil Chronicles une sorte d’adultère, ou pire encore, du bon copain qui pique la fille que tout le monde dans la bande veut draguer en soirée. Parce que chez nous, il y a l’éminent et truculent Chris Metalfreak, patron que j’érige souvent au rang de Grand Mamamouchi, qui est un gros gros fanatique de Borgne. Et comme j’honore avec plaisir mon partenariat étroit avec Solstice Promotion et de facto, les Acteurs de l’Ombre Productions, la chronique de « Renaître de ses Fanges » m’échut, comme on gagne le gros lot sans jouer au Loto en quelque sorte. Mais alors, qui est ce groupe qui cause autant de conflit chez nous ? Borgne est un groupe suisse, qui contrairement à son camarade Versatile récemment signé sur le roster du label nommé plus haut, a déjà été produit sur le dit label. Venant de la belle ville de Lausanne (et de ce lac absolument magnifique), le groupe existe depuis 1998 ce qui commence à faire une belle carrière avec par ailleurs pas moins d’onze albums studio, un EP, deux splits et deux compilations. Détail curieux : Borgne a mis neuf années pour sortir quelque chose après son premier album, et il n’a pas fait les choses à moitié puisque la même année 2007, deux albums sont sortis. Au regard de la discographie, ne serait-ce qu’avec les noms des projets, on sent une réelle évolution qui continue probablement ce jour, des remises à plat et cela, je trouve que c’est important. « Renaître de ses Fanges » s’annoncerait-il du même acabit que le précédent que j’avais trouvé très bon ? Nous verrons. Nous verrons surtout si le boss Metalfreak aura les boules de s’être fait passer devant cette fois (rire sardonique).

Dernièrement, concernant le label, j’ai fait la chronique de Räum pour laquelle je ne vantais pas l’artwork. Ici, force est de constater que ce dernier me plait tout particulièrement. C’est un procédé d’artwork que l’on voit de plus en plus percer dans le milieu des pochettes, et certains en ont fait une vraie identité comme Macchabée Artworks dont j’admire le boulot, qui aime mettre en scène des personnages à caractère mystique. Ici, Borgne se pare d’une imagerie très macabre mais avec une dimension aérienne, mystique voire ésotérique qui me sied beaucoup. En témoignent donc ces pierres tombales qui semblent surplomber des montagnes immenses, sur un décorum forcément qui reprend les sempiternels codes pour illustrer un cimetière, en dehors des pierres tombales évidemment. Vous avez des corbeaux un peu partout, et cette âme qui s’élève dans le ciel pendant que trois spectres forment une sorte de procession funèbre, comme pour faire une prière commune. L’intérieur du CD reprend quelques détails agrandis de la pochette, sans plus. J’aime beaucoup l’artwork qui pourtant reprend des codes déjà utilisés partout parce qu’on sent un gros travail de cohérence avec l’idée de « Renaître de ses Fanges« . Même si le côté péjoratif du mot « fange » qui, je le rappelle, signifie « ce qui souille moralement » mais aussi une boue liquide et sale, ne semble pas transparaitre dans le côté élévation spirituelle que présente la pochette, je trouve qu’il y a peut-être une idée selon laquelle l’on peut devenir positif grâce aux erreurs morales passées. J’apprécie plus spécifiquement le contraste entre la noirceur et la lumière que l’on voit sur la pochette, cette dualité faisant partie intégrante de mon inspiration musicale dans un de mes projets. En plus, je ne sais pas si c’est fait exprès, mais la fange venant de la terre, et les morts finissant souvent sous terre, je trouve le lien original et intéressant ! Bref. Vous l’aurez compris, j’apprécie tout spécialement la pochette, que je trouve très parlante, plus qu’on ne le croirait au regard du manque de recherche dans la forme, mais finalement tout prend sens avant, pendant et après l’écoute de la musique de Borgne. Il y a de la noirceur mais aussi de la lumière, et chez moi cela fait mouche tout de suite.

La première écoute de la musique m’a tout simplement mis une claque phénoménale. Borgne fait rapidement feu de tout bois avec une musique résolument black metal industriel mais avec toutefois quelques passages « symphoniques » et ambient qui méritent totalement que l’on s’y attarde dessus. On en reste tout de même sur un black metal extrêmement rapide et incisif, basé sur un tempo élevé, avec des sonorités de guitares qui font effectivement très « métalliques » comme l’on en trouve sur du metal industriel quand les instrumentations metal ne servent pas qu’à une base rythmique, le tout sans basse trop mise en avant (voire peut-être aucune) pour garder ce côté un peu robotique et surtout très démoniaque, une batterie manifestement programmée qui sera, vous le lirez plus bas, mon seul point de profond désaccord s’agissant de la composition. Les parties aux claviers m’ont en revanche fait un effet que je n’avais pas atteint depuis longtemps en matière de metal industriel ou symphonique, même si concernant ce dernier adjectif, c’est un peu plus relatif quand-même. J’adore le côté tantôt grandiloquent des samples, tantôt le côté plus industriel, tantôt les moments ambient en particulier en fin de piste, offrant d’ailleurs un liant entre les morceaux qui permet d’écouter l’album « Renaître de ses Fanges » d’une traite sans s’en trouver ennuyé. Mais franchement, je me suis pris une de ces déflagrations, je ne m’y attendais pas du tout. La violence, l’agressivité extrême et franchement exagérée de Borgne dans son black metal ultra blast beat est d’un degré inouï. La musique m’a immédiatement rappelé Aborym en plus agressive, quelques relents Psyclon Nine qui parfois s’aventurent aussi dans cette forme d’ultraviolence, mais Borgne rajoute en supplément une louche gargantuesque de noirceur et de démonisme comme l’avait fait Corpus Diavolis l’année dernière, le tout avec donc cette sonorité industrielle qui me plait depuis toujours. Je trouve que le black metal mélangé au metal industriel peut aller vers des sentiers d’une noirceur rare et terrible, et « Renaître de ses Fanges » ne va pas me faire affirmer le contraire. Tout cela pour dire qu’en première écoute, oui. Je me suis pris une patate de forain. J’étais loin d’imaginer que Borgne ferait aussi bien que le prédécesseur de « Renaître de ses Fanges« , et force est de constater que les suisses ont élevé – sans jeu de mot – son niveau encore davantage. Énorme !

La production est globalement de fort belle facture, Borgne faisant comme je disais la part belle à la dimension industrielle à sa musique dans les sonorités. On sent que la composition est assurée en bicéphale, avec Bornyhake qui fait la majorité du boulot accompagnée non pas d’un batteur comme cela aurait été selon moi opportun, mais d’une claviériste nommée Lady Kaos pour justement amener quelque chose en plus. Et c’est là que j’ai un bémol à émettre. Vous le savez, je suis un fervent défenseur du principe de se faire accompagné d’un batteur dans son projet solo, ou duo, car la batterie est véritablement un instrument majeur pour marquer les rythmiques qui sont essentielles dans le metal en général. Or, les parties batterie qui sont proposées ici par Borgne atteignent un degré de rapidité au tempo à la double pédale que je trouve fortement exagérée, quasiment pas naturelle et dont je doute qu’un batteur soit capable de reproduire en tant que tel sur scène, notamment sur la durée aussi, sauf un super batteur de génie, et encore… Cela démontre bien qu’un batteur à part aurait été vraiment utile. Même si sur de brefs instants le côté explosif total de la musique de « Renaître de ses Fanges » m’a soufflé et scotché, pragmatiquement parlant, on est en droit de se demander quel est l’intérêt de composer une musique studio que l’on ne pourrait probablement pas reproduire fidèlement sur scène… Mais bon. En revanche, la production qui entoure les instrumentations metal et les claviers, je la trouve exceptionnellement bien travaillée. On retrouve un côté old school dans le black metal industriel des années 90 / 2000, avec même quelques relents lointains du black metal tout court de cette époque, et Borgne a démarré finalement dans cette vague. Je ne suis donc pas spécialement surpris, mais je suis émerveillé par les sonorités. Les claviers sont époustouflants, dans toutes les formes. Le choix de banque son est essentiel et ici, c’est d’une franche réussite et d’une grande intelligence ! Musique conseillée pour amateurs soit d’ultraviolence, soit de noirceur terrifiante, soit pour les nostalgiques. Moi, je cumule les trois sur ce coup-là. Donc hormis la batterie qui me semble être une tromperie, pour le reste c’est du boulot excellentissime !

On parlait de dualité tout à l’heure sur le bien et le mal si l’on compare de manière plus intuitive la lumière et l’ombre que prône Borgne sur cet album. Je pense que c’est une des bases fondamentales pour faire de la musique metal car elle offre une grande place à l’expression des émotions. Or, quand on écoute « Renaître de ses Fanges« , on comprend tout de suite que l’on a derrière le vernis très clinquant de la violence et du son industriel, une véritable expression des émotions. D’ailleurs, les textes écrits en français permettent d’étayer mon propos puisqu’ils sont très intelligibles, ce qui est rare dans le black metal. Et puis, on ne va pas se mentir. Borgne est un groupe qui a maintenant presque trente années d’existence, le duo est loin d’être des petits jeunes naïfs et débutants, il va donc de soi que le groupe qui en plus sait prendre le temps qu’il faut pour sortir un album, ne va pas nous pondre un album lambda. Mais je ne pensais qu’après onze albums, « Renaître de ses Fanges » pouvait encore avoir autant de choses à transmettre sur le plan des émotions et de la musique. La dualité entre l’ombre et la lumière se ressent fortement au travers des passages extrêmement sombres et oppressants et des passages qui changent soudainement d’accords et qui vous plongent dans une sorte de spiritualité à la fois violente (toujours violente) mais dissonante. Résultat : on a donc un album d’une richesse rare dans le domaine du black metal industriel, qui raconte tout du long quelque chose de prenant et de saisissant même, et qui transpire par tous les pores musicaux d’une sorte de transcendance artistique. Borgne sort donc avec « Renaître de ses Fanges » un des albums de l’année sur le roster des Acteurs de l’Ombre Productions et fait de l’ombre à certaines sorties très mises en avant, nettement. Encore faudrait-il que les suisses jouissent d’une reconnaissance qu’ils mériteront…

Je voulais comme d’habitude parler du chant parce que dès les premières vocalises, j’ai tout de suite pensé à des mecs comme RMS Hreidmarr dont apparemment la technique vocale est assez rare de ce que j’ai compris, et surtout du chant que l’on trouve sur certains albums du groupe international Druzhina qui m’a toujours fasciné par justement ce gros travail mystique que peut aussi proposer Borgne. Un chant classique pour du black metal mais avec une profondeur gutturale qui ne laisse pas indifférent tant on a le sentiment que tout est dégueulé parfois avec une certaine puissance. J’aime surtout l’aspect démoniaque du chant, qui s’offre une belle profondeur dans le mixage tout en parvenant à rester compréhensible pour les paroles, et j’y suis de fait très sensible. Maintenant cela reste classique mais efficace dans ce style black metal industriel.

Pour conclure, Borgne qui commence à prendre la stature de vétérans si j’ose dire dans le milieu underground, amène une onzième offrande musicale nommée « Renaître de ses Fanges » chez Les Acteurs de l’Ombre Productions. Qui dit onzième album dit forcément ou presque gage de qualité. Le résultat m’a tout simplement époustouflé. Fort d’un black metal industriel avec quelques incorporations judicieuses de symphoniques et d’ambient, mais surtout d’une violence et d’une dimension démoniaque inouïes, le duo suisse nous dépose tout simplement ici un des albums de l’année pour moi. A part cette batterie que je trouve trompeuse mais qui en studio nous balance une déflagration rythmique incroyable, la musique en elle-même est surtout un subtil mélange entre une ultraviolence manifeste, une part de noirceur inhérente au style mais aussi et surtout, cachée derrière ce vernis duel, des émotions et des états d’âme qui sont bien métaphorisées pour qu’on n’ait envie d’y aller davantage dans la compréhension. Maintenant, les voies du Seigneur sont impénétrables et il convient de laisser une part de mystère à Borgne pour continuer à adorer la musique. Mais c’est absolument un album exceptionnel, qui m’a offert la claque que je n’avais pas atteint depuis un moment dans le genre black metal industriel.

Exceptionnel.

 

Tracklist :

1. Introspection du néant     04:21
2. Comme une tempête en moi qui gronde     08:50
3. Même si l’enfer m’attire dans sa perdition     10:54
4. Condamnée à errer dans les méandres     06:45
5.  Ils me rongent de l’intérieur     08:30
6. Dans un tourbillon de douleur     08:19
7. Un espace hors du temps     07:41
8. Royaumes de poussière et de cendre     09:36

 

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