Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 6/10
“On peut beaucoup plus largement se passer des hommes que des femmes, c’est pourquoi c’est eux qu’on sacrifie dans la guerre.” George Bernard Shaw
Comme il est d’usage quand je n’ai pas d’idĂ©es d’introduction, et plutĂ´t que perdre du temps Ă tergiverser sur quoi dire pour introduire ma chronique, je vous partage une citation d’un livre ou d’un essai en ligne que j’adore. Comme l’on va causer d’un genre musical qui prend ses racines au Moyen-Ă‚ge, et qui est ainsi bourrĂ© de mythes et lĂ©gendes, voici une longue citation qui parle du mythe d’OrphĂ©e et Amphion par Jean-Marie Fritz. Pour information, OrphĂ©e est un personnage de la mythologie grecque qui est connu notamment pour avoir Ă©chouĂ© Ă ramener des Enfers sa compagne Eurydice, et ce malgrĂ© ses talents de musicien et de poète, parvenant notamment Ă endormir Cerbère. Amphion est, quant Ă lui, un autre personnage de la mythologie grecque, fils de Zeus, connu pour ĂŞtre l’un des fondateurs de Thèbes, mais aussi un grandiose musicien et poète, capable de dĂ©placer les pierres par son chant et ses rĂ©cits. Enfin, Jean-Marie Fritz est professeur des universitĂ©s de Bourgogne, spĂ©cialiste et essayiste de la littĂ©rature française au Moyen-Ă‚ge. Bonne lecture ! « Amphion forme avec OrphĂ©e et Arion un trio de figures mythologiques qui reprĂ©sentent l’efficacitĂ© de la musique : la musique dompte les tigres, charme les pierres, fascine les dauphins. La musique aurait le pouvoir de soumettre la nature, de la rendre sensible. Le mythe d’Amphion constitue la forme la plus radicale de ce pouvoir d’émotion : la pierre, crĂ©ature on ne peut plus insensible, obĂ©it miraculeusement jusqu’à se mouvoir au son de la harpe du hĂ©ros thĂ©bain. Forme politique aussi : Amphion est Ă la diffĂ©rence d’OrphĂ©e le musicien de la polis, d’une ville, en l’occurrence Thèbes, qu’il fonde et gouverne. Cette dimension politique explique le glissement progressif de la musique vers la rhĂ©torique qu’opèrent les exĂ©gèses mĂ©diĂ©vales du mythe : mouvoir, Ă©mouvoir est un mot-clĂ© de l’art oratoire. Enfin, cette figure resurgit en creux dans la geste d’Alexandre, qui fait dĂ©truire les murailles de Thèbes au son de la flĂ»te d’IsmĂ©nias, inversion du mythe fondateur « Un mythe aussi radical que celui d’Amphion demande Ă ĂŞtre interprĂ©tĂ©. Comment rendre compte de ces pierres automobiles, qui se dĂ©placent elles-mĂŞmes au seul son de sa musique et viennent se ranger autour de la citadelle cadmĂ©enne ? Et quelle solution sera retenue par les clercs du Moyen Ă‚ge ? » Alors, pourquoi je me suis aventurĂ© sur cette thĂ©matique prĂ©cise ? Parce qu’on va causer de deux sujets dissociables mais qui font sens dans ma continuitĂ© musicale actuelle. La première Ă©tant la guerre, ma prĂ©cĂ©dente chronique Ă©tant Lethargy sur la guerre en Ukraine. Et le second concerne indirectement le Moyen-Ă‚ge et l’influence de cette Ă©poque sur un genre très contemporain : le dungeon synth. Nous allons parler ce jour du groupe 1357 et de l’album appelĂ© La Guerre. Tout simplement !
De 1357, on ne connait pas grand-chose. Il fait partie de la lignĂ©e des groupes qui portent le nom d’une annĂ©e charnière dans l’histoire des pays respectifs. 1349 pour l’annĂ©e de l’arrivĂ©e de la peste en Norvège, 1476 pour une raison que j’ignore vu que le groupe est amĂ©ricain. Bref ! 1357 correspond dans notre histoire de France, Ă la rĂ©union des Ă©tats gĂ©nĂ©raux du royaume de France, Ă Paris, pendant la captivitĂ© du roi Jean II ou Ă la guerre de Rennes gagnĂ©e par Bertrand Duguesclin, ce qui ne me semble pas dĂ©connant vu l’origine du mec derrière le projet. Je ne sais pas s’il y a un lien direct ou non, ce n’est pas expliquĂ©, ni par le mec derrière le projet, ni par le label. Aucune information prĂ©cise sauf que l’on sait qu’il s’agit, comme c’est d’usage dans ce type de musique, d’une seule et mĂŞme personne nommĂ©e pour l’occasion Meister Martiis Lacroix, et qu’il est donc français. VoilĂ . C’est quand-mĂŞme malheureux de se retrouver avec rien comme informations pour une chronique… On ne le rĂ©pĂ©tera jamais assez, mais si on n’a pas le minimum vital pour une chronique, on part sur de très mauvaises bases. C’est du temps perdu pour le chroniqueur, et de l’estime en moins pour le ou les musiciens puisque cela dĂ©montre bien le sĂ©rieux et l’implication derrière pour faire vivre le groupe. Bon, apparemment, si j’en crois mes sources, le mec viendrait donc de Rennes et aurait Ă son actif cinq sorties dont un album live en 2022 manifestement. La Guerre ne serait d’ailleurs pas la dernière sortie, puisqu’un split avec Percidae appelĂ© Votre Sacre, Votre Sang serait sorti après. Passons Ă la chronique, il vaut mieux…
Et dĂ©jĂ , premier motif de satisfaction ! Vous reconnaissez avec le temps la patte des artistes en particulier en matière d’artworks, et depuis le temps que la providence me fait tomber dans des groupes qu’il illustre, j’ai tout de suite reconnu le travail de MacchabĂ©es Artworks de mon camarade Matthias ! Le mec est partout en fait ! Il est Ă©vident de dire que j’adore ses crĂ©ations, et celle qu’il a confectionnĂ©e pour 1357 ne dĂ©roge aucunement Ă la règle, bien au contraire. D’un style plus sobre qu’il ne l’aurait fait pour Hrothgar ou Règne par exemple, il n’en demeure pas moins qu’Ă chaque fois, le dĂ©cor est plantĂ© de manière juste et ferme. Ici, on a affaire Ă une sorte de siège d’une ville mĂ©diĂ©vale, avec en fond ce lever de soleil derrière les nuages, probablement symbolique d’espoir dans cette bataille qui fait rage, oĂą l’on voit effectivement des hommes s’entre-tuer sauvagement. Pour autant, et c’est lĂ tout le gĂ©nie de Matthias, il n’y a pas de sang, pas de reprĂ©sentation gore dans cette bataille. En fait, avec ce personnage lumineux au centre, qui semble donc ĂŞtre le chef de guerre, on peut surtout y voir une forme de souvenirs, de nostalgie. Comme si les protagonistes de cette bataille ne devenaient au final que des fantĂ´mes du passĂ©, comme si cette scène Ă©tait vĂ©cue dans un songe ou un lointain souvenir au dĂ©tour d’une lecture historique. Et c’est lĂ tout le caractère mystique qui colle parfaitement avec la musique proposĂ©e par La Guerre. On pourrait donc dire que cet album ne parle pas dela guerre dans ses effusions d’hĂ©moglobine, comme beaucoup le feraient, mais plus dans sa dimension historico-nostalgique. MystĂ©rieuse mĂŞme ! Et cela, c’est très très fort ! Un grand bravo donc Ă la formation 1357
et au crĂ©ateur de cet artwork pour le boulot accompli parce que c’est intelligent, simple mais efficace dans la conception, et mĂŞme le choix des couleurs est beau ! Magnifique travail et choix ! Mais je ne suis pas surpris.
PS : heureusement d’ailleurs que j’entretiens un lien avec Matthias, ce dernier m’aura Ă©clairĂ© sur le concept du projet 1357 qui s’avère ĂŞtre bel et bien un hommage au personnage historique et mĂ©diĂ©val de Bertrand Duguesclin.
Pour la musique, j’Ă©tais parti sur l’idĂ©e d’un album de dungeon synth. Donc avec une abondance de claviers, attrait principal de ce genre musical qui parvient Ă retranscrire des ambiances mĂ©diĂ©vales et fantastiques avec ce son analogique que j’adore tant. Que nenni dans le cas de 1357 ! Il y a des claviers, bien Ă©videmment, mais le son fait beaucoup moins annĂ©es reculĂ©es que ce que j’Ă©coute avec cette indĂ©fectible affection. Je dirais que les banques-sons utilisĂ©es sont plus modernes, et mĂŞme si le rĂ©sultat global est satisfaisant, il y a surtout une orientation musicale qui me fait penser Ă une sorte de dark ambient ou sur un registre ambiant tout court. Mais ! La Guerre se veut un album conceptuelle très moyen-âgeux et notre camarade derrière le projet ne se fait pas prier pour mettre Ă©galement des instruments plus traditionnels dedans. Allant jusqu’Ă mettre des percussions pour rajouter une touche plus ritualiste mĂŞme, un peu comme ces musiques que l’on joue autour du feu. La variation musicale fait que l’on a un large panel de choix en matière de proposition de composition, cela sent tantĂ´t l’Octobeast, tantĂ´t Mortiis, tantĂ´t des inspirations beaucoup plus traditionnelles. Toutefois, cette largesse composale me laisse dans une certaine interrogation du bien-fondĂ© de cette dĂ©marche. L’album, au dĂ©part, est une bonne idĂ©e, mais je trouve qu’en allant chercher très loin l’inspiration et puiser peut-ĂŞtre de manière hasardeuse ce qui illustrerait la musique, fait qu’irrĂ©mĂ©diablement on se perd un peu. Et quand on se perd, on se focalise pour se retrouver et on oublie la beautĂ© musicale. D’autant que la musique, peu importe le genre par ailleurs, est rigoureusement minimaliste. Les compositions ont tendance Ă ĂŞtre des rĂ©pĂ©titions d’un riff principal ou d’une nappe de sons, le tout enrobĂ© par des apparitions rythmiques ou mĂ©lodiques, voire juste sonores, et quand on se revendique du dungeon synth, il est de bon ton de faire une musique plus captivante, plus grandiloquente ou majestueuse. Or, La Guerre, qui en plus a un nom et un concept qui se porterait très bien Ă l’exercice, se montre au final un peu plat parfois, un peu insipide. J’aurais aimĂ© que 1357 mette en avant plus de prĂ©sence musicale au dĂ©triment des ambiances parfois inadĂ©quates au regard du concept autour de Bertrand Duguesclin. On parle quand-mĂŞme d’un chevalier historique ! Alors, probablement que la formation a voulu mettre en exergue une certaine noirceur dans le mythe de ce chevalier qui reprĂ©sente une forme de clair-obscur Ă lui tout seul. Mais Ă vouloir le rendre très sombre, ce mythe, on le dĂ©nature beaucoup, et c’est dommage. Donc, si on rĂ©sume la première Ă©coute, et je crois que c’est la première fois qu’un album estampillĂ© (thĂ©oriquement) dungeon synth me fait cet effet-lĂ , je dirais que je me suis un peu ennuyĂ©. La musique ne suit pas vraiment ce que j’aime dans le registre ni ce Ă quoi je m’attendais dans le concept revendiquĂ© par 1357. Je ne nie pas que l’album est dans son ensemble intĂ©ressant et bien composĂ©, et le minimalisme apparent n’y est pour rien puisque qu’en majoritĂ© j’aime cela, mais il y a quelque chose qu’en première Ă©coute il est impossible ou presque de discerner, qui le rend plat et peu captivant. Plusieurs Ă©coutes suivront Ă©videmment, comme chaque fois, mais je pars dĂ©jĂ sur des bases pas franchement solides.
La faute Ă mon avis Ă un fait rare dans le style, la production qui manque de rondeur si j’ose dire. Comme je l’expliquais en amont, le style dungeon synth recquiert un son très prenant, envahissant mĂŞme. Or, dans le cas de La Guerre, on sent tout de suite qu’il s’agit d’un simple collage de banques sons sans rĂ©elle retouche, ou alors très lĂ©gère. J’exagère un peu, cela reviendrait Ă dire de la formation qu’elle n’a pas rĂ©ellement voulu faire un album bien produit. Je relève donc plus selon moi une forme de maladresse ou de naĂŻvetĂ© dans l’Ă©laboration de la sonoritĂ© de La Guerre. En fin de compte, c’est simple : vous prenez la musique en elle-mĂŞme, vous l’englobez d’un son beaucoup plus important et vous avez dĂ©jĂ bien plus de chance de sĂ©duire votre auditoire que si vous vous contentez d’une dĂ©marche artistique presque raw comme ici. C’est d’autant plus prĂ©pondĂ©rant qu’on parle lĂ encore d’un style de musique censĂ© installer un climat lĂ©gendaire, mystique et fantastique ! On parle d’une lĂ©gende française ! Pourquoi alors ne pas se donner les moyens de donner une importance capitale Ă cette lĂ©gende, tel un hommage rendu, avec une plus grande grandiloquence ?… HonnĂŞtement, cela me semble tellement Ă©vident comme constat que j’en perds un peu mon latin sur ce coup lĂ . Après, que l’on trouve les diffĂ©rents morceaux manquant de logique entre eux, c’est un autre dĂ©bat. Mais mĂŞme cela aurait Ă©tĂ© effacĂ© si le son avait Ă©tĂ© plus travaillĂ©, moins rendu comme tel, brut de pomme. Peut-ĂŞtre est-ce un axe d’amĂ©lioration potentiel pour un prochain album, on verra. En tout cas, en termes de production, on a connu mieux pour ĂŞtre gentil.
Le constat Ă©tant le mĂŞme après quelques Ă©coutes, je vais finalement mettre un point final Ă cette chronique, pour ce soir. 1357 est un projet français qui nous prĂ©sente un album nommĂ© La Guerre, sobrement. Cet album est le maillon d’une trilogie, si j’ai bien compris, et il s’agirait du deuxième. Ce qui, au regard de ma note et ma chronique, laisse indĂ©niablement une chance au projet de se racheter. Car autant vous le dire tout de suite, La Guerre est un album Ă revoir sur des points très importants. La production manque cruellement de panache, les compositions sont minimalistes et au final, si on les prend une par une, bien composĂ©e et intĂ©ressante dans l’intention, mais mises bout Ă bout, l’ensemble qui pourtant est un concept Ă©laborĂ© autour de Bertrand Duguesclin ne fonctionne pas comme un ouvrage logique et fluide. PlutĂ´t comme un recueil de compositions, plus qu’un album conceptuelle. C’est la première fois qu’un album de registre dungeon synth me déçoit aussi fort, et je reste optimiste car les dĂ©fauts relevĂ©s ne sont ni rĂ©dhibitoires, ni aveu d’un manque de talent. Simplement d’une maladresse qu’il serait de bon ton de corriger pour l’avenir, sous peine de tomber dans la platitude musicale. Mais en tout cas, Ă l’instant T, ce n’est clairement pas un album que je conseille pour Ă©couter du dungeon synth.
Tracklist :
1. Le troisième ordre 00:58
2. La guerre de la lance 04:47
3. La terre de nos pères 03:34
4. Farce macabre 04:33
5. Le son du sang 04:40
6. Lucem ac noctem Feat Erzebeth 06:09
7. Une lettre oubliée 04:20








