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Lithurgy of Decay

Le 18 janvier 2010 posté par LittleGirlWithAGun

Intervieweuse:  LitteGirlWithAGun

Bonjour Olivier, tu as accepté de répondre à quelques questions suite à notre rencontre le 31 Octobre 2009, à l’occasion de l’Halloween Fest avec Markize, Stamina, Silent Dawn, et Aboriscor. La prestation du groupe m’a marqué par ses convictions et l’expression de celles-ci. Donc, voici quelques questions pour qu’on apprenne à te connaître, ainsi que ton groupe.



Peux-tu nous expliquer rapidement l’historique du groupe et des différents line-up ?

Rapidement ça va être difficile puisque le parcours fut plus que sinueux et compliqué :). Disons pour faire simple sans rentrer dans les détails qu’il y a eu la naissance et la mort de quatre line-up avant celui que tu as vu sur scène, qui se compose de deux personnes et qui représente ce qui reste du dernier des quatre. Disons que Liturgy Of Decay est un projet très personnel dans lequel j’ai embarqué un certain nombre de gens au fil des ans qui y sont restés pendant une durée plus ou moins longue avant d’en partir chacun pour des raisons différentes, à part Kawthar qui me seconde au chant et qui y est restée parce que les liens aussi bien artistiques que sirituels est existentiels qui l’unissent à tout ce que ce projet représente sont plus profonds et solides que ceux que les autres ont pu tisser par le passé.

Quelle(s) philosophie(s) s’exprime(nt) dans le groupe, une liturgie de la décadence, de la déchéance de l’homme ou de la société en elle-même ?

Là encore, résumer tout cela en quelques mots est plus que périlleux au risque de simplification et de raccourcis qui seront infidèles au propos de base. Si tu veux une explication en détail de la signification du terme « liturgie de la déchéance », tu la trouveras dans le manifeste du groupe lisible ici: www.myspace.com/liturgyofdecayfrance.


Déchéance de l’homme ou de la société ?

Les deux, étant donné que la société n’est que le résultat de l’agrégat et de la confrontation d’individus mis en système social, qui tissent ce système avec ce qu’ils sont, ce qu’ils croient, etc… Disons pour résumer que quand on est un être plein de vie, d’idéaux, de soif d’absolu et de grandeur dans un monde de misère et de mort (sociale, intellectuelle, existentielle, dans ses valeurs), la déchéance et la chute sont une fatalité, à un moment donné. Il est certaines façons de chuter dont on se relève très difficilement et qui laissent des marques profondes, des traumatismes et parfois des dysfonctionnement très importants. C’est un peu comme au judo, il y a une façon de chuter sans se faire mal quand on connaît l’art de tomber et d’autres qui sont beaucoup moins inoffensives quand on ne connaît pas. La perte de la sacralité des choses et de soi-même dans un monde qui profane tout ce qu’il y a de grand, de beau, de pur, de profond et d’élevé est une chute qui engendre nécessairement de la désillusion et du ressentiment à l’égard de l’existence en ce bas-monde, de l’Homme et parfois même de soi-même, susceptibles de nourrir les pires pulsions de mort. Il apparaît donc dans ces conditions plus que nécessaire de savoir négocier cette chute.

Le feu mauvais qui nous y ronge, nous autres au sein du groupe en avons encore des cicatrices – parfois rougeoyantes – et nous l’avons connu. Au risque de paraître présomptueux, dans une certaine – et large – mesure, nous l’avons aussi vaincu. C’est le fondement actuel de la notion de liturgie de la déchéance, l’idée d’un chemin au coeur de l’expérience existentielle de la désillusion pour parvenir à y revivre et non à y mourir. C’est donc au final un processus aboutissant à quelque chose d’élevé et qui réinsuffle grandement la notion de sacrée propre au terme « liturgie ». Il n’en a pas toujours été ainsi mais le concept a su et pu évoluer pour épouser notre propre évolution en tant que personnes. Il y a une déchéance nécessaire – disons plutôt inévitable et incontournable –, il faut savoir la vivre de façon à ce que, dans ce cas, apprendre à chuter fasse partie d’un mouvement plus général qui revient à apprendre à voler – un apprentissage de l’envol dont celui de la chute deviendrait de fait une étape essentielle. La quête de beauté, d’absolu et de grandeur n’est pas une illusion, c’est juste une eau tumultueuse loin d’être un long fleuve tranquille dans laquelle il faut savoir être un nageur aguerri à la tourmente si l’on ne veut pas s’y noyer. Le feu mauvais auquel on se brûle et se consume parfois en son sein n’est pas une fatalité – en tant que chose à laquelle on est condamné et dont on ne peut se défaire –, mais simplement une épreuve à passer. Apprendre à chuter pour apprendre à voler, c’est faire de l’expérience de la perte de la sacralité des choses un élément et une étape du processus de reconquête de la sacralité des choses.

Le groupe a-t-il été crée pour transmettre un message, ou le message a-t-il crée le groupe ?

Ni l’un ni l’autre :). Le groupe a été créé il y a 12 ans autour d’un rêve partagé avec un ancien membre avec lequel j’entretenais une relation amicale très fusionnelle, un rêve de musique qui consistait à croire que nous parviendrions à faire de cet amour de l’art et de l’amour que nous avions des choses faites par d’autres musiciens que nous admirions le coeur de notre propre existence au sein de ce monde. Nous avons choisi de dire ce que nous ressentions et ce que nous étions dans un registre dans lequel ce que d’autres ont pu dire nous a immensément nourri et fait rêver. Le but premier, donc, était de vivre un rêve en passant de l’autre côté de la barrière de la création – de l’autre côté du miroir, en fait, où l’on cesse de se découvrir à travers ce que les autres disent et qui nous touche (donc ce qu’ils nous disent, au fond, de nous-mêmes) pour se découvrir à travers le travail sur ce que l’on a soi-même envie de dire et qui ne l’a pas encore été.

Le message est venu après, bien qu’il y en ait toujours eu un puisque le but a toujours été de faire sortir et d’exorciser un mal-être au sein du monde des hommes, même si le caractère abouti et très conceptualisé de l’analyse et de l’approche de ce malaise tel qu’il apparaît aujourd’hui est le résultat de douze années de maturation, de construction et de réflexion sur le monde et sur nous-mêmes. C’est donc à la fois le besoin d’exprimer quelque chose qui a fondé le groupe, et l’expérience du groupe et de la vie qui a sculpté, ordonné, structuré, affiné et fait évoluer la chose dite tout autant que la façon de la dire.

« Une liturgie de la déchéance, parce que pouvoir apprendre à voler, il faut d’abord apprendre à chuter »: peux-tu nous donner des exemples concrets ?

Toute relation d’amour aux êtres et aux choses de la vie – ainsi qu’à la vie elle-même – peut être assimilé à un envol de l’âme. Toute tentative de faire l’expérience de cette élévation se solde nécessairement (ou eu s’en faut), au départ, par des revers cuisants et des chutes d’autant plus douloureuses que l’on aura mis d’effort et d’espoirs pour s’y élever. Tout ce qu’il y a de beau et tout ce en quoi on peut être amené à croire, avec la tentative de transformer cette croyance en chemin de vie et en élément concret constitutif de notre existence, peut-être à la source d’une terrible expérience de désillusion – et commence le plus souvent par l’être. Mais toute chute peut être transformée, si elle est vécue de la bonne manière, en expérience d’amélioration de soi et de purification, de renaissance et de sculpture par le feu, d’apprentissage dont le fruit permettra de nous voir un jour capables de donner concrètement vie et réalité dans notre vie à cet envol. Voilà une interprétation possible de cette devise.


Tu es la personnalité forte du groupe, peux-tu nous expliquer ton passé musical ?

Croyez-moi, Kawthar l’est tout autant :). Mais si ce que tu veux dire par là est que je suis un peu la locomotive et le moteur principal et originel du projet, je te suis, bien qu’il m’apparaisse aujourd’hui nécessaire d’insister sur le soutien de Kawthar qui pend sa source dans sa propre force quant à la façon dont elle appréhende et vit les enjeux propres à ce projet. Dans ce sens, elle est bien plus qu’une simple exécutante : c’est quelqu’un qui m’accompagne, dans ce que ce terme peut avoir de fort et de profond. Pour revenir à moi, je fais de la guitare depuis que j’ai 16 ans, du clavier et du chant depuis que j’en ai 19 et je vais sur mes 32. Je n’ai jamais officié dans un autre groupe que Liturgy.

Es-tu impliqué personnellement dans une association ou une cause humanitaire ?

Financièrement, oui, à travers des dons mensuels (Medecins sans Frontière, Petits frères des Pauvres, AIDES, etc…). Sinon, je milite autant que faire se peut pour la cause palestinienne et pour que l’on arrête d’estimer comme on nous l’a appris qu’il est normal qu’un pays (Israël) se définisse par des critères ethno-raciaux et qu’il en fasse le fondement de son identité – fusse-t-elle une identité qui a été maltraitée (pas plus que d’autres par ailleurs) par le passé –, parce que cela se solde nécessairement par la création d’un Etat raciste et par une politique d’Appartheid et d’oppression de ceux qui ne rentrent pas dans cette définition raciale de la nation (pas de chance, il y en a plusieurs millions qui sont là depuis des centaines d’années…). Autrement dit, j’ai effectivement une cause humanitaire à travers une lutte d’idée contre le sionisme dont le coeur est une forme moderne et retournée de racisme – pour être plus précis, une forme juive du nationalisme hitlérien aux fondements idéologiques identiques – et qui, concrètement, comme on l’a vu lors du bombardement de Gaza au phosphore blanc, engendre des morts civiles innocentes, des destruction sans nombre, et un traitement absolument abominable des populations qui, dans le cas de Gaza par exemple, justifie toutes les comparaisons avec le IIIe Reich, les camps d’extermination en moins (en tout cas pour l’instant).

Sinon, au rang des causes qui me tiennent à coeur, une autre, plus universelle et plus générale dont la cause pro-palestinienne est au final une manifestation particulière parmi d’autres est la lutte contre toute forme de d’oppression et de hiérarchisation de la vie dans le respect qu’on lui doit, qui voit l’homme s’arroger le droit de l’oppresser de l’aliéner lorsqu’elle est sous certaines formes tandis qu’il se l’interdit et la reconnaît comme sacrée et inaliénable lorsqu’elle est sous d’autres plus proches de lui. Concrètement, cela se manifeste par une lutte idéologique acharnée contre toute manifestation de prédation (sociale, alimentaire, culturelle, sexuelle, religieuse, etc…) et une compassion universelle pour tout ce que ce bas-monde compte d’exclu, de méprisé, de spolié, d’oppressé et de souffrant. Au premier rang de ceux-ci, on trouve les animaux, qui subissent un martyre qu’aucune population humaine ne supporte actuellement à ma connaissance. Mais je ne suis affilié à aucune association de manière officielle, je me contente de militer dans mon coin et à ma manière au nom des causes qui me tiennent à coeur. Kawthar participe souvent, d’ailleurs, à ce militantisme et elle en partage les vues dans une grande mesure.

A travers le myspace, on a davantage l’impression d’avoir affaire à un groupe mystique, une sorte d’attraction entre religieux et musique, qu’en penses-tu ?

Je ne sais pas bien ce que tu veux dire par « attraction » (c’est peut-être le maquillage et le chapeau qui font cet effet-là 🙂 ) mais le mysticisme est effectivement bien présent et ouvertement assumé au coeur du projet. Disons que c’est un projet qui a une visée existentielle et métaphysique, et on ne fait pas longtemps l’économie de ce type de questionnements lorsque l’on aborde ces rivages-là – à moins qu’on ne le fasse pas sérieusement ou que l’on désire amputer ces questions de ce type d’horizons pour des raisons de préjugés idéologiques qui sont toujours, nécessairement, incompatibles avec toute quête un tant soit peu crédible de vérité et de sens. Nous avons décidé effectivement de ne pas en faire l’économie, d’autant plus que la spiritualité et la question des choses que les yeux ne voient pas mais qui n’en influent pas moins le cours de nos existence et de notre raison d’être sont au centre même, désormais, de notre vision du monde et de l’Homme. Au commencement du projet, le mysticisme était là, nié, vidé de ses attributs premiers relégués au rang de chimères, mais néanmoins en creux dans l’ombre d’une icône profanée, comme la manifestation d’une déception de plus, au fondement d’une amertume donnant naissance à l’élaboration d’une nouvelle mystique déspiritualisée (au sens disons « surnaturel » du terme) aboutissant à une sacralisation de la souffrance en tant que conséquence d’une façon profonde et en quête de vérité d’appréhender le monde. Mais c’était encore une façon de chercher, de questionner ces thèmes spirituels, ces réalités, et de taper à la porte, même si c’était le faire avec violence et le coeur gros et lourd de renoncement et de ressentiment. Or en la matière, qui cherche d’un coeur sincère trouve, même si c’est un coeur pétri d’amertume et de tourment, donc…

D’une manière générale, « Liturgy Of Decay » est désormais un projet dont le sens et le but est de créer de la beauté et de la Vie dans un monde empli de laideur, de misère et de mort – et, dans ce sens, c’est un projet éminemment militant. Il se trouve que nous avons une conception très globale de ce que l’on nomme la Beauté, qui existe et s’applique en tout domaine d’activité et de création de l’expérience humaine. De la même façon qu’il existe de belles musiques, de belles images ou de beaux textes, de belles histoires ou de belles sculptures, il existe philosophiquement et moralement de belles idées, socialement de beaux sentiments et de belles relations qui lient les hommes, politiquement de belles visions de la société, collectivement et individuellement de belles façons d’être au monde et de se comporter dans le monde, de belles façons d’être à soi-même, etc… Et c’est de tout cela que nous voulons parler, dans tout cela que nous désirons promouvoir notre vision des choses et même, si possible, parvenir à la faire concrètement exister. Il se trouve qu’en dernier lieu nous avons effectivement une vision mystique de la beauté que nous envisageons comme l’expression d’une Harmonie et d’une adéquation avec ce que l’on pourrait appeler les Lois Supérieures qui régissent la vie et qui sont créatrices de beauté, précisément quand on les respecte, de laideur quand on les piétine ou qu’on les ignore. Nous estimons que toutes ces formes différentes et a priori disparates de manifestations de beauté vont puiser à la même source unique et supérieure. Nous ne sommes donc pas tant « entre » le religieux et la musique, nous inscrivons la musique que nous faisons comme la manifestation de quelque chose de supérieur qui relève, si ce n’est du religieux – terme trop fortement connoté et associé à des réalités humaines d’institutionnalisation de la spiritualité dans lesquelles nous ne nous reconnaissons aucunement et contre lesquelles nous sommes en guerre –, en tout cas du divin. Nous prenons l’une comme lieu d’expression et de manifestation dans le monde et dans le coeur de l’Homme de l’autre et, en ce sens, nous sommes pleinement en chacun.

Maintenant, si par « groupe mystique » tu entends quelque chose comme une secte constituée de gens un peu hallucinés avec des manières bizarres, des réunions étranges où l’on prononce des paroles absconses et des mots qui n’existent pas en faisant la promotion à la fin de livres mal écrits qui coutent très cher à l’achat dans le but de faire fortune et d’avoir une sexualité débordante et débridée sous couvert d’initiation à la méditation transcendantale, sache que nous perdons beaucoup plus d’argent que nous n’en gagnons avec Liturgy, que la sexualité débordante et débridée n’est pas encore au rendez-vous bien que nous y travaillions avec acharnement et que nous caressions le doux rêve d’un concert qui finirait en apothéose dans une gigantesque extase de masse – tout comme nous travaillons fortement notre apparence de gens hallucinés – et que les seules réunions étranges que nous organisions sont de nature musicale. En fait ce qui nous différencie vraiment d’une secte, au bout du compte, c’est bien le fait que nous perdons beaucoup plus d’argent à aller répandre notre message que nous n’en gagnons – ceci dit, plaisanterie mise à part, la confusion a déjà été suffisamment importante pour que des gens pas très bien intentionnés mettent en place une sorte de petite cabale contre moi. Au final, par les temps qui courent et la crise à venir c’est peut-être une perspective professionnelle et financière comme une autre à envisager. (note : pour ceux qui seraient tentés de le prendre au premier degré, ceci est une boutade).

Concernant le concert de Brest, vous étiez deux sur scène. Peux-tu nous présenter ta partenaire ?

Kawthar est originaire du Maroc, je la connais depuis qu’elle a 16 ans, elle a officié pendant un temps en tant que bassiste du groupe et désormais elle y est intégrée comme chanteuse/danseuse. C’est quelqu’un qui partage une vision des choses extrêmement proche de la mienne, ce qui fait qu’au fondement de notre collaboration on trouve une complicité qui est bien plus que strictement musicale. De par ses origines marocaines, elle apporte une touche d’exotisme et un parfum d’Orient qui sied parfaitement à l’universalisme de vue du projet. Elle a une sensibilité artistique et littéraire très poussée et une grande intelligence du coeur.


Pourquoi le choix de n’être que deux, d’ailleurs ?

Parce que je suis quelqu’un de tellement hors-norme, remettant tellement profondément en question tout ce que l’on a appris à tenir pour vrai et nageant tellement à contre-courant des flots dominants – qui, à mon sens, foncent vers l’abîme, comme le montreront les dix années à venir, si tant est que les dix années passées n’aient pas constitué une démonstration suffisante de cet état de fait – et il est tellement difficile de me suivre dans la voie artistique, existentielle et militante que j’ai choisie où rien n’est facile, où tout est à faire soi-même et à réinventer, où toute parcelle conquise et toute satisfaction se gagne à la sueur du front et à la faveur d’une bataille acharnée contre l’adversité qu’après 12 années d’expérience, il n’y a qu’une seule personne qui ait montré le courage et la foi suffisants pour parvenir à me suivre jusqu’au bout et à être encore là tandis que tous les autres ont fini à un moment ou à un autre exténués, au bord du chemin et contraints de prendre acte de leur incapacité à poursuivre la marche (ou de leur absence de désir de le faire) et de la nécessité pour eux de se détourner de la voie Liturgy Of Decay et de retourner vers des sentiers plus balisés, plus « normaux » et plus abondamment arpentés en matière de chemins de vie et de façon de fonctionner en tant que groupe ou en tant qu’individu dans le monde. En clair, être hors norme à ce point-là il y a visiblement un moment où cela devient un enfer :).

Mais si l’on part du principe qu’au sein de Liturgy nous poussons la singularité suffisamment loin pour refuser de produire un CD physique premièrement parce que le papier c’est des arbres abattus et que nous y voyons une forme de vie pleine et entière qui mérite pleinement de vivre tout autant que la nôtre (et aussi parce que nous croyons que l’un des poisons de notre monde c’est son matérialisme, son culte de l’accumulation des choses physiques et que la culture qui aujourd’hui, quelle que soit sa forme, peut tenir sur un disque dur dans l’écrasante majorité de ses domaines de manifestation se doit de montrer l’exemple et d’éduquer les gens pour leur désapprendre ce fétichisme et les amener vers un rapport plus élevé et plus spirituel justement aux objets de l’esprit que sont les œuvres d’art), deuxièmement parce que nous refusons de participer à un système mercantile corrompu jusqu’à la moelle et de sortir un disque contenant un « 666 » dans son code barre comme manifestation évidente de cette corruption du commerce mondial et de sa participation au pire, et troisièmement parce que nous attendons depuis des années, conséquemment, la réalisation d’une idée que nous avons de nouvelle forme d’album de musique et de nouveaux modes et réseaux de distribution de la musique pour ne plus nourrir un système qui méprise l’art et les artistes et qui est en train de mourir de sa gloutonnerie et de son aliénation aux modes de fonctionnement les plus avilissants de la loi du profit maximum et perpétuel en toute chose, si l’on prend tout cela en considération, donc, on comprend qu’en tant que musicien il faille beaucoup de foi et d’endurance pour accepter cette voie-là – qui consiste non pas à emprunter l’autoroute prévue et sur laquelle tout le monde va dont nous estimons qu’elle fonce droit vers un ravin mais à aller dans la jungle avec sa machette pour se créer son propre sentier – et que sur la longueur bien peu de participants à ce projet aient eu l’opiniâtreté e la foi nécessaire. La phrase est finie, vous pouvez respirer :). Et vous commencez à toucher du doigt le degré et l’ampleur de la façon dont nous sommes atteints :). Liturgy Of Decay n’a pas pour vocation de faire de la musique sympathique pour divertir, mais d’être un projet d’ambition et d’envergures absolument démesurés consistant à créer une révolution artistique, existentielle et spirituelle de reprise de pouvoir sur leur vie par les enfants scarifiés de la Vie qui étouffent dans un monde de misère et de mort – qui est aussi un monde mourrant. Forcément, de là à voir en nous de grands illuminés qui habitent sur Mars, il n’y a qu’un pas, vous le comprendrez aisément, et être un alien à temps partiel et le temps d’un trip (là encore, c’est une image), ça passe à peu près. En faire une profession (de foi) et le tenir sur le long terme, c’est nettement plus exigeant.

Etre deux, donc, ça n’est donc pas tant un choix de notre part qu’un agencement des circonstances que je ne dirais pas nécessairement heureux – pas nécessairement malheureux non plus d’ailleurs – mais que j’accepte et qui, je trouve, fonctionne suffisamment bien pour ne pas ressentir le besoin de le faire changer même si je demeure ouvert aux belles rencontres et aux aléas capricieux ou providentiels et bienveillants du « hasard » (que même cette interview, peut-être, saurait susciter, qui sait).

Penses-tu qu’il est important d’effectuer « ces petites dates », quitte à avoir un public moins réceptif ?

Ces « petites dates » comme tu les appelles sont essentielles pour moi pour plusieurs raisons : premièrement, a priori nous ne pouvons en l’état, sauf en de rares occasions, espérer en avoir de plus grosses parce que nous sommes un groupe très peu connu et que les temps sont extrêmement durs pour les concerts car il y a trop de groupes et de concerts et que, c’est bien connu, trop d’informations tue l’information ; le public est tellement constamment bombardé de sollicitations qu’il finit par ne plus savoir où donner de la tête et ne plus s’intéresser. En tant que groupe non établi dans le système en place, nous ne pouvons escompter une plus grande visibilité et toute occasion est bonne à prendre.

Deuxièmement, l’expérience nous a montré qu’il n’y a pas vraiment de public type pour Liturgy. Il est vrai qu’en allant voir du côté du public gothique ou de celui qui écoute du métal à ambiances on a plus de chances de rencontrer une concentration plus importante de gens réceptifs à ce que nous faisons qu’ailleurs, mais j’ai vraiment vu des gens de tous horizons et de tous âges ou presque se montrer sensibles au propos du groupe – ce qui est une excellente nouvelle puisque notre but est précisément de dépasser les barrières et les cases sectaires pour nous adresser à l’humain en chacun de nous. Il se trouve que les faits ont montré que la musique de Liturgy et le projet Liturgy d’une manière générale sont extrêmement exigeants, ils demandent une très grande ouverture d’esprit, à la fois artistique mais aussi existentielle puisque le propos est bien plus que musical. J’ai l’habitude de nous comparer à des chercheurs d’or au tamis extrêmement fin qui savent pertinemment que, pour l’instant, toute audience devant laquelle ils se produiront sera principalement constituée de gens rigide et indifférents comme la pierre brute à ce qu’ils font, et qui tentent néanmoins de s’adresser aux quelques pépites d’or présentes dans cette audience qui auront effectué le travail préliminaire nécessaire au fait d’être réceptif au propos général – et, par exemple, au fait de ne pas piétiner d’impatience prenant la délivrance d’un discours qui comporte suffisamment de pistes de réflexions pour changer littéralement, profondément et durablement la vision du monde et la vie de celui qui l’écoute au nom du divertissement festif que l’on est venu consommer.

Liturgy et tous les projets qui y sont associés peuvent être vus comme la volonté qui est la nôtre de bâtir une cathédrale d’or dans une monde de plomb, de pierre et aussi, souvent, de boue – étant entendu que l’or, le plomb et la boue se trouvent en chacun de nous sans exception et que ce sont nos choix qui déterminent dans quelle mesure et dans quelle quantité ils s’y trouvent –, une cathédrale faite de tous les individus à la beauté et à la flamboyance personnelle aurifères (en tout cas dans notre conception à nous de ce qu’est l’or d’un coeur flamboyant) qui viendront s’y agréger et en gonfler les rangs. Aujourd’hui nous sommes dans le travail préliminaire de quête desdites pépites – un travail de prospection précédent le travail de construction. L’expérience nous a montrés qu’il n’y a pas une seule chapelle à laquelle celles-ci seront associées, car le fait d’être une pépite nécessité au préalable de ne pas se limiter (au sens de fermeture de l’esprit et d’exclusivité) à aucune église – quelle soit artistique, philosophique ou religieuse – et de n’être porteur d’aucun sectarisme.

Le groupe a également une présence scénique forte : bougies, maquillages… peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Parce que tout est important et que si on n’a rien d’autre à proposer sur scène que de la musique, il est plus judicieux de vendre des disques et de rester chez soi, selon moi. Liturgy Of Decay est un univers, une collection d’atmosphères, d’ambiances et d’idées, qui peuvent tout aussi bien se manifester musicalement que littérairement, picturalement, cinématographiquement ou de manière scénique et vestimentaire. Le but, lors d’un concert, est de créer autant que faire se peut un climat hors du monde et hors du temps – qui permet en second lieu une prise de distance et de réflexion par rapport à notre monde et à notre temps, et un exercice d’imagination de ce que l’on pourrait en faire. Pour nous, le projet le plus abouti artistiquement est nécessairement un projet dans lequel on aura poussé au plus loin le travail dans tous ses domaines d’expression et dans toutes ses dimensions – et plus ils sont nombreux, ces domaines d’expression, et plus l’univers qui en ressort est riche, et plus l’expérience de confrontation de l’intellect et des sens à cet univers s’avère elle-même riche et épanouissante.


L’utilisation de bougies a été critiquée, qu’en penses-tu ? Pourquoi ont-elles leur importance ?

Parce que des bougies c’est beau, profond, solennel, cérémonial, parce que cela évoque le crépuscule, les temps anciens et leur mystère, leur spiritualité qui est un pied de nez au matérialisme désespérément vide de perspectives un peu élevées et d’horizons un peu lointains de notre époque. Ces bougies prennent intégralement place dans une démarche esthétique cherchant à mêler et à créer une synthèse entre des éléments esthétiques très anciens et d’autres très modernes, telle un arbre dont les racines iraient s’enfoncer très profondément dans la terre et dont la cime irait caresser les étoiles, pour créer une forme de modernité singulière car consciente de son héritage et de là où elle vient, consciente de son histoire et des questions spirituelles et existentielles qu’elle porte que l’avènement du progrès technique n’a pas résolues, et non la modernité vide de sens, arrogante, auto-centrée et imbue d’elle-même telle qu’on nous la présente et l’exploite de nos jours, qui considère que tout ce qui fut avant elle relève de la barbarie primitive et qui pense avoir résolu tous les problèmes de notre condition dans l’avènement du règne de la consommation et de la satisfaction des désirs superficiels de possession matérielle et de gadgets – un règne de la consommation et un culte de la matière dans lesquels elle pense avoir noyé les anciennes considérations spirituelles alors qu’elle n’a fait que les enterrer et les parasiter par le vacarme incessant du tumulte et du bavardage sans pour autant les empêcher de demeurer en tâche de fond de notre quotidien et de se rappeler à note bon souvenir dans les moments essentiels de note vie. Dans ce sens, la confrontation scénique des ordinateurs et de toute la technologie que nous amenons avec ce passé-là – ou plutôt avec l’évocation du mystère et de la spiritualité de ce passé-là – est plus qu’essentielle. L’idée est d’avoir une scène qui soit l’équivalent visuel d’une musique qui confronte et mélange guitares électriques et instrumentations électroniques à des grandes orgues, des carillons et des clavecins, pour être à la fois pleinement ancrée dans la modernité de son époque tout en étant une alternative à la House festive, superficielle et sans âme.

Quant à la critique, elle nous indiffère lorsqu’elle n’est pas constructive – et sur ce point, je n’en ai pas vu qui l’ait été de près ni de loin. Si certains n’apprécient pas, tant pis pour eux – ou pas –, personne ne les force à aimer ce qui est profond comme le fond des âges – parce que le fond des âges, ça pose nécessairement des questions sur le nôtre et que les questions cela fait peur (d’autant plus peur, d’ailleurs, aux gens qui ont accepté d’apprendre comme on a voulu les voir le faire à ne plus s’en poser et à se laisser porter par les flots tranquilles de la participation anonyme et de masse au mouvement général). Au final la critique concernant les bougies n’est qu’un élément de plus et une manifestation du malaise beaucoup plus général que la confrontation à notre univers provoque chez certains, parce que cet univers ouvre la boîte de Pandore, met en lumière les recoins de l’âme humaine que l’on voudrait voir rester dans l’ombre de la mémoire et de la conscience ainsi que les souffrances que l’on voudrait taire sans les avoir soignées. Nous avons vocation à mettre les mains dans la merde parce que notre existence en ce bas monde en est remplie et qu’il faut bien en faire quelque chose plutôt que d’en faire une collection dans un coin de son inconscient et de laisser le tout moisir, même si ça fait peur, même si ça fait mal, car nous croyons aux vertus cathartiques de cette démarche-là, de ce courage-là. Mais l’existence de ce malaise à l’égard de l’univers du groupe, au regard du contexte dans lequel nous vivons et qui est celui d’un endormissement général et d’une participation apathique et complaisante à un mouvement général qui fonce droit dans un mur (ou à un courant dominant qui fonce droit vers une cascade) tendrait plutôt à nous rassurer et à nous faire penser que nous sommes sur la bonne voie. Déranger et bousculer les consciences dans un monde qui se laisse tranquillement mourir dans l’illusion de sa force pourtant lus que déclinante et dans l’ivresse constamment distillée de la légèreté et du divertissement permanent – dans le règne tyrannique de la légèreté et du fun permanent – est plutôt une bonne nouvelle et un signe de bonne santé pour une oeuvre d’art.


L’utilisation d’un ordinateur sur scène, une obligation ou un choix ? Et comment vois-tu la multiplication de cet outil comme instrument de musique?

Les deux à la fois. C’est une nécessité technique car tous les sons sont traités et mixés dedans, et un choix volontaire d’opter pour une solution de sonorisation novatrice qui nous évite d’avoir de mauvaises surprises quant au rendu sonore de ce que l’on fait – en tout cas qui permet d’en avoir le moins possible, puisque les éradiquer tout à fait est un doux rêve impossible à atteindre. Il faut comprendre que la musique de Liturgy est extrêmement difficile à mixer, que les couches s’y multiplient parfois jusqu’aux limites de la saturation harmonique, que les effets de spatialisation y sont omniprésents, etc… C’est bien plus dur à faire exister comme équilibre d’un simple basse/batterie/guitare. Après des expériences infructueuses, nous nous sommes rendus à l’évidence que le mixage de concert traditionnel ne marchait pas. Par ailleurs, j’avoue avoir été un nombre incalculable de fois déçu en tant que fan quand, allant voir en concert un groupe dont je connaissais la musique par coeur dans ses moindres nuances d’arrangements, je n’entendais sortir des enceintes qu’un rendu grossier de cela où nombre d’éléments que j’avais appris à aimer en CD passaient à la trappe alors que je les attendais. Je n’ai pas envie que ce soit le cas avec notre musique, en tout cas le moins possible. Il a donc fallu trouver une solution qui permette de rendre en live de la manière la plus satisfaisante et et la plus fidèle possible les nuances de cet équilibre précaire que nous parvenons déjà difficilement à obtenir dans le cadre d’un travail studio.

L’idée est donc de programmer des mixages comme dans le cadre d’un travail studio, et de jouer dessus en temps réel en envoyant par le biais du jeu sur les instruments les mêmes sources sonores que celles enregistrées pour un album et que l’ordinateur applique dessus les mêmes traitements en temps réel. C’était d’autant plus important quand Liturgy était une formation à cinq membres, mais ça continue d’avoir ses gros avantages même si nous ne sommes aujourd’hui que deux. Là est la nécessité technique de la présence des ordinateurs sur scène.

Comme instrument de musique, je pense que c’est potentiellement surpuissant dans le cadre de certains utilisations, même si ça n’est pas très visuel en live :). Maintenant pour moi ça n’est ni bon ni mauvais en soi, tout dépend ce que l’on en fait. Mais en tout cas c’est quelque chose qui a permis une révolution qui est celle du home studio et qui permet à n’importe quelle formation un peu débrouillarde avec un investissement de base minimal d’obtenir un son au minimum correct et de faire exister sa musique sans devoir passer par le diktat des labels et la nécessité de leur financement pour donner corps à une production – des labels qui, eux-mêmes, en ont tiré avantage et profit en cessant, pour la plupart, de payer les productions des groupes et en se contentant d’apposer leur logo au dos du CD et de le faire jouir de leur réseau de distribution tout en continuant de prendre plus d’argent que le groupe sur chaque disque au passage.

Tu as lu un plaidoyer assez long lors de votre prestation, qui est disponible sur le myspace, peux-tu nous expliquer en gros le thème?

Pour ceux que cela intéresse, ils le trouveront ici : http://blogs.myspace.com/index.cfm?fuseaction=blog.ListAll&friendID=233799664

C’est extrêmement dur de résumer ce qui, pour moi, aussi étrange que cela puisse paraître, est déjà un condensé et une synthèse. Dans les grandes lignes et pour rester évasif, c’est un texte qui analyse le principe de prédation dans deux contextes qui nous voient tour à tour, nous autres gens des milieux populaires et des classes moyennes, tenir le rôle du bourreau lorsque nous sommes du côté de la force dans le cadre des régimes alimentaires carnivores (et qui donc détruisent des vies pour renforcer la notre et en tirer jouissance), et tenir celui de la victime lorsque nous sommes de l’autre côté de la barrière et que ce sont nous, les faibles qui sont aliénés, instrumentalisés par une forme de vie plus forte que la nôtre, à savoir les élites politiques et financières qui dominent le monde et qui ont en préparation l’avènement d’un idéal de société nommé « Nouvel Ordre Mondial » qui sera une tyrannie et une dictature mondiale ultra-militarisée à la pointe de la technologie, dont les moyens seront mis au service de notre réduction au rang de bêtes et qui nous verra être traités comme du bétail – autrement dit, à l’égal de la façon dont on traite les animaux qui finissent dans nos assiettes ou dont on fait des blousons et des chaussures de cuir.

L’idée est d’appeler à une prise de conscience et à une révolte contre notre mise en esclavage grandissante par le biais de manipulations médiatiques et idéologiques gigantesques, et en même temps à une réflexion quant au fait qu’on a les rois que l’on mérite et que nous n’aurions pas au-dessus de nos têtes des prédateurs insensibles aux souffrances qu’ils infligent et aux vies qu’ils brisent dans leur propre quête de puissance et de jouissance non seulement si nous ne pensions pas comme ils nous ont appris à penser, en bons esclaves, et si nous ne validions pas constamment leur empire dans le monde en acceptant les règles du jeu qu’ils ont édictées et qui leur permettent de le construire, mais aussi si nous n’étions pas nous-mêmes, lorsque nous sommes la force, des prédateurs insensibles aux souffrance que l’on inflige à ces autres plus petits que nous, ces agneaux dont nous sommes les loups – sachant qu’on est toujours l’agneau de quelqu’un et la côtelette qui fait baver les appétits carnassier d’un plus puissant que soi. C’est donc une mise en perspective historique, idéologique, éthique, métaphysique et, en filigrane, mystique de la notion de prédation. C’est un texte qui parle d’universalisme, de respect, qui tire le bilan de l’évolution spirituelle de l’humanité et qui dresse des perspectives de perpétuation de cette élévation vers un idéal et une sculpture de l’être humain que nous nommons civilisation (« être civilisé ») et vers une sortie de la barbarie caractéristique du règne bestial de la force brute, pour sortir aussi d’un monde de banquiers dont les banquiers sont rois et pour construire ce que nous appelons le monde des poètes. Voilà un résumé à peu près exhaustif des enjeux de ce discours.

Qu’attends-tu du public lors de la lecture du document ?

Qu’il l’écoute, au moins. Qu’il l’entende, au mieux – c’est à dire, qu’il intègre et médite son contenu, qu’il en fasse le point de départ et la source d’un questionnement, qu’il y puise des pistes de recherche et d’évolution personnelles, d’ouverture de l’esprit à d’autres hypothèses d’interprétations du monde qui nous entoure auxquelles il n’aurait pas pensées ou dont il aurait eu l’intuition sans avoir eu les mots ni l’occasion de les approfondir.

Pense-tu que les musiciens peuvent transmettre un message politique ? Et peuvent, plus largement, éveiller les consciences ?

J’en ai la conviction d’autant plus intime que j’ai moi-même été éveillé par des musiciens et d’une manière plus générale par des artistes ou des penseurs – bref, par des gens qui ont délivré au monde un vision du monde qui leur était personnelle, un regard sur le monde qui leur était propre, une imagination d’un autre monde plus beau, aussi, la construction d’un rêve, d’un idéal, d’une utopie, l’expression d’une désillusion, d’un désenchantement, etc… Je suis le produit et le résultat de la réception, de l’intériorisation et de la réflexion, de l’appropriation et de l’interprétation d’une foule d’œuvres passées qui m’ont façonné, ont questionné ma vision des choses, l’ont construite ou détruite, affinée ou consolidée, l’ont ouverte à d’autres considérations, m’ont amené à me découvrir moi-même – à me sculpter moi-même – au travers de ce que mon goût pour ces œuvres miroirs de ma sensibilité personnelle avaient à me dire de ce qu’il y a de profond et d’intime en moi.

Ce qui est vrai pour moi est vrai pour tous, que l’on en soit conscients ou non – et je ne me prenais comme exemple pour ne parler que de ce que je connais avec certitude mais dont la certitude peut être étendue à d’autres cas et d’autres individualités. Nous sommes les produits de la rencontre entre notre sensibilité personnelle et le monde qui nous entoure constitué aussi d’images, de pensées, de valeurs et de conceptions du monde avec lesquelles nous rentrons en réaction – c’est à dire en alchimie, en harmonie, en symphonie dirais-je presque, ou au contraire en opposition, en confrontation et en dissonance.

L’art ouvre les portes de l’esprit et du coeur de l’Homme. C’est là que se trouvent ses rêves, ses doutes, ses valeurs, ses références, ses espoirs et ses peurs, autant de choses qui dictent ses actes dont la somme dans le temps et dans l’espace tisse la réalité du monde qui s’offre à nous et qui n’est jamais que celle que nous nous offrons à nous-mêmes. Or la politique – à savoir l’organisation du monde des hommes par les hommes –, ça n’est jamais que cela. Tout choix, ou presque, est politique ou possède une perspective politique, que l’on en ait conscience ou non. En ce sens, toute vision du monde, qu’elle soit réaliste ou onirique, utopique ou cynique, a des implications politiques profondes, qu’on le sache ou non. Et il n’y a rien de tel que de faire rêver l’homme, de lui rappeler ce qui, en lui, rêve, pour lui donner envie de voir loin et haut – et, par conséquent, pour lui donner la force de s’élever au-dessus de ce qu’il est est d’élever le monde au-dessus de l’état dans lequel il le trouve. Rien de tel que le rêve pour passer à l’action – pour le meilleur et pour le pire, par ailleurs, mais dans le meilleur ou le pire, il y a aussi le meilleur auquel il ne faut surtout pas refuser la possibilité d’exister, à mon sens, sous prétexte de l’existence simultanée du risque du pire. Le rêve est un moteur privilégié de transformation de la réalité. Je crois profondément, durablement en cela, oui. Et j’en fais une profession de foi – en l’homme, précisément, et en l’avènement, à travers sa culture et sa sculpture, de l’Homme. C’est un foi que nous partageons avec Kawthar et qui nous unit dans les perspectives que nous entendons donner à notre travail.

Que représente la chanson « Tristiana » qui semble être la plus appréciée du public ?

On peut dire que c’est un peu une sorte d’hymne du groupe qui, d’un point de vue aussi bien musical que textuel, reprend et résume l’essentiel du propos sur ce premier album. Musicalement, c’est un morceau à la fois très éthéré et vaporeux, et en même temps très énergique et engagé. Textuellement, c’est un constat extrêmement désenchanté sur l’état du monde, de l’Homme et de l’idée de Dieu. C’est aussi un appel au soulèvement et à la révolte contre les causes de ce constat, un appel à faire de ce constat non pas la source d’un écrasement de l’individu et d’une noyade de l’idéalisme dans la désillusion et le désenchantement, mais au contraire celle d’une force motrice d’émancipation et d’un arrachement à la chute. C’est un appel à changer la donne lorsque la donne nous écrase. C’est enfin un appel aux âmes dont le regard converge dans la même direction de cette désillusion à communier dans cette liturgie qui est la nôtre et qui leur est dédiée.


Pourquoi tant d’échos dans la voix ?

Parce que j’aime l’ampleur et la profondeur et que j’essaie de lui donner aussi une forme sonore. J’aime essayer de figurer un chant qui part des tréfonds de l’abîme et qui va converser avec les astres et l’immensité, et cela nécessite concrètement une bonne dose d’effets de spatialisation :). C’est un peu une manifestation et une incarnation dans le domaine du son du concept général des premiers albums du groupe résumé par l’expression latine « De Profundis In Excelsis » ce qui signifie « des profondeurs vers les hauteur » ou encore « venant des profondeur et siégeant dans les hauteurs ».

La présence du clavier est importante sur le myspace, penses-tu qu’il est amené à se développer dans le métal actuel ?

Je ne sais pas. Quand nous avons commencé il y a un peu plus de 12 ans et où ça n’était pas encore répandu je t’aurais répondu oui. Aujourd’hui je pense que cela a été suffisamment fait pour que ceux qui le jugent pertinent au regard de ce qu’ils ont à dire musicalement continuent de l’utiliser – mais pas nécessairement dans une mesure plus grande demain qu’aujourd’hui.

Que penses-tu des groupes de la scène actuelle en général, et dans ton coin de France ?

La scène actuelle, hélas, j’en suis un peu déconnecté, que ce soit en métal ou en gothique. J’ai l’impression que pour le gothique, ce que personnellement j’avais appris à aimer et que je considère comme gothique (tendances Dead Can Dance, The Cure, Sisters, Das Ich, les Fields ou en métal Tiamat période « Wildhoney », Paradise Lost période « Icon/Draconian Times ») est plus ou moins mort ou en passe de l’être. Il y a Artesia en France qui continue de faire des choses belles je trouve, Faith and The Muse aux Etats-unis. Quant à la batcave et à son renouveau, ça ne me touche pas et je trouve que l’appellation « gothique », d’un point de vue esthétique, pour désigner cette musique, est galvaudée, relève d’une usurpation et ne veut rien dire, donc je ne la classerai pas dans cette « scène ». Je n’entends rien des sentiments ni ne visualise rien des images associées pour moi au terme « gothique » quand j’écoute cette résurgence du punk. J’ai plus le sentiment d’y entendre un mec avec une iroquoise qui va finir bourré en fin de soirée et essayer de se lever une minette qu’un grand esthète déchu, une âme embrasée à la tourmente d’un feu dévastateur ou noyée dans le flot d’une tristesse infinie, ou encore un prince transylvanien ayant maudit Dieu et les astres d’avoir perdu celle qu’il aimait.

Au niveau métal je ne suis pas très au fait non plus. Il y a quatre groupes dont je suis ou j’ai été ingé son/sonorisateur en concert et qui, chacun dans leur style, sont très bons (après, on aime ou pas le style…) à savoir, dans l’ordre alphabétique, Arkan, Jadallys Markize et The Old Dead Tree (même si ce dernier a splitté récemment). De là où j’habitais il y a peu (région parisienne), je rajouterai Process qui est un groupe que je trouve vraiment doué. Dans la région que j’habite actuellement – les Landes – il y a bien évidemment Gojira, une grosse référence. Les bordelais d’E-Breed aussi sont bons dans ce qu’ils font. Stamina, aussi, avec lesquels nous avons joué et qui sont un peu plus au Nord, du côté de chez vous. Il y a d »autres groupes aussi qui, comme nous, n’existent pas encore officiellement et que je classerais dans la catégorie « espoirs », comme Oxxo Xoox.

Mais au final je suis tellement déconnecté de l’actualité qu’il y a nécessairement plein de choses de qualité à côté desquelles je passe. Mais, pour la plupart, je pense qu’elles seront plus à aller chercher sur des pages myspace perdues dans la masse que sur les catalogues des maisons de disques – qui, de nos jours, sont plus globalement adeptes du plagiat et de la resucée de ce qui existe déjà et a déjà marché, donc fait ses preuves commercialement et ne représente aucune prise de risque financière (ce que la créativité, elle, par contre, fait nécessairement).

Il y a deux myspace sur le net, un en français et l’autre en anglais, une question d’ouverture ?

Comme il y a beaucoup de discours et de textes écrits dans Liturgy et que tout le monde ne parle pas anglais – ou français – ça s’est imposé comme une évidence.

Et d’où vient le design ?

C’est moi qui fait tous les graphismes. Certains ont un lien direct et presque au premier degré avec le propos du groupe, d’autres sont plus des émanations d’une même atmosphère sans nécessairement raconter d’histoire ou être porteurs d’un discours.


Qu’envisages-tu pour l’avenir du groupe ?

Dans l’idéal : la création autour du groupe d’une dissidence constituée d’artistes revendiqués et confirmés ou de gens « simples » (les guillemets étant là pour prendre de la distance par rapport à cette appellation) décidant de laisser s’exprimer le poète qui est en eux-même – c’est à dire ce qui en eux aspire à la manifestation d’une forme de beauté dans le monde à travers leurs mains – et qui, dans la flamboyance d’une apologie étincelante de la passion et de la vie qu’ils portent en eux, représentent un péril contre l’ordre qui s’établit et qui va aller vers toujours plus de peur, d’affaiblissement, de contrôle et de maintien des populations dans un état de docilité servile apeurée et dans une principe de survie aliénée.

En pratique, hélas : encore beaucoup d’indifférence à rencontrer, de montagnes immobiles à tenter de déplacer, de surdité intellectuelles à tenter de déboucher, d’esprits aux membres rigides ankylosés par l’habitude et le confort à tenter de faire galoper, de discours à professer à des indifférents qui auront, hélas, pour beaucoup, besoin d’avoir une puce RFID dans la chair et un système dictatorial qui fait claquer le fouet au moindre faux pas de leur part pour comprendre qu’ils se sont fait avoir, qui auront besoin d’être encore plus oppressés et dépossédés d’eux-mêmes qu’ils ne le sont aujourd’hui pour trouver la force de se révolter et de croire en autre chose.

A noter qu’il est probable qu’un mouvement de dissidence contre le système en place et contre le Nouvel Ordre Mondial qui en représentera l’aboutissement parachevé voie le jour, au moins de manière virtuelle et sur internet pour commencer, qui s’intitulera « De Profundis In Excelsis ». Son but sera de rassembler les gens qui auront su passer de la seconde catégorie à la première autour de projets communs et de construction dans le monde d’une alternative dans le domaine de l’art et de ses extensions aux systèmes actuels.

Dernières volontés avant de clore la discutions, des regrets ?

Tout ce que j’ai mal fait : la liste est bien trop longue pour que j’en fasse le détail.

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