Numen – Erre

par Metalfreak | Juin 12, 2026 | Chroniques | 0 commentaire

Line-up sur cet Album

Lander : basse, flûte, alboka
Jabo Numen : guitares
Eöl : claviers, choeurs
Aritz Navarro : chant
Sistre : batterie

Style:

Black Metal

Date de sortie:

12 juin 2026

Label:

Les Acteurs de l'Ombre Productions

Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 9.5/10

« Ce que l’ancien sait, la nécessité le lui a apprise. » Proverbe basque

Certains connaissent mon attirance naturelle pour les cultures. Évoluant dans un environnement où il faut souvent faire le distinguo entre pathologie et socio-culturel, et résultant d’une éducation très tourné sur les autres, je me suis toujours intéressé à la découverte des autres cultures, us et coutumes. J’ai pas mal voyagé, dans une bonne vingtaine de pays et tant que mon corps et esprit me le permettront, je continuerai à voyager parce qu’il en va de notre appréhension du monde. L’empathie est un facteur déterminant selon moi parce que, si l’on part du principe qu’il faut comprendre sans accepter ni ressentir (définition même de l’empathie), parfois on se porte à comprendre les coutumes bizarres et les croyances des autres pays, pas forcément très éloignés d’ailleurs ! Le macrocosme européen regorge de cela, et lors de mes pérégrinations je me suis aperçu qu’on n’était pas obligé de faire des heures d’avion pour se sentir dépaysé. Et parfois, même en France ! Que vous alliez dans le Nord ou le Sud, à l’Est comme à l’Ouest, vous vous apercevez très vite que les éléments changent. C’est en cela que je m’intéresse beaucoup aux groupes qui traitent de folklore, de croyances ancestrales et de coutumes, peu importe d’ailleurs le style de musique ! Le tout étant de faire une véritable découverte. Rares sont ceux aujourd’hui qui le font dans certains pays. Par exemple, cet été, j’ambitionne d’emmener ma fille à Chypre, et comme à chaque fois j’ai farfouillé un peu dans la musique locale s’il y avait des groupes de metal qui traitaient justement du folklore. Rien ! Que nenni. Et pourtant, Chypre est un carrefour historique tellement important que l’on pourrait penser que ce pays inspirerait ses musiciens locaux, mais apparemment non. Triste… En revanche, je pars en Islande en septembre, là je sais que je vais en avoir pour mon plaisir ! Voilà pourquoi naturellement je suis intéressé, grandement intéressé par les projets comme ceux-ci. Maintenant, tout l’intérêt est de comprendre pourquoi la musique metal est un formidable vecteur de projets proprement parlant « folkloriques », au sens de « ensemble des pratiques culturelles (croyances, rites, contes, légendes, fêtes, cultes, etc.) des sociétés traditionnelles » (Larousse). Je pense que comme de base cette musique est anti-système et anti-modernité, et notamment le style qui nous sied aujourd’hui même, il est compréhensible de constater que les groupes se tournent vers ce que notre monde moderne, et parfois aussi les croyances monothéistes dominantes, tentent de mettre au placard ! Et tout cela mis bout à bout, on arrive à contextualiser un groupe et à s’imprégner totalement de sa musique. C’est le cas présentement avec le groupe Numen qui sort aujourd’hui même un album nommé « Erre » chez les Acteurs de l’Ombre Productions ! Un album qui, vous le verrez, me donnera primairement entière satisfaction.

Numen est un des rares projets sur le roster du label qui n’est pas français. Nos amis viennent en effet d’Espagne, mais pas n’importe quel coin d’Espagne : Arrasate (en basque)-Mondragón (en espagnol), non loin de la frontière française, dans le magnifique et légendaire Pays Basque ! Province historique pour la France, véritable Communauté Autonome pour l’Espagne, cette région qui comprend donc des territoires français et espagnoles est surtout connu pour sa linguistique et son histoire qui remonte à l’époque romaine, la culture basque est aujourd’hui extrêmement populaire et beaucoup la connaissent dans sa sphère moderne. Mais en fin de compte, c’est un véritable folklore qui est proposé quand on creuse davantage et Numen, qui existe en plus de cela depuis 1997, explore particulièrement ce folklore ancestrale ! Avec notamment, et c’est extrêmement intéressant, des textes écrits en « euskara », ou en basque si vous préférez, et des thématiques centrés justement sur la mythologie basque. Pourtant, avec une discographie qui semble relever une activité musicale compliquée, avec « seulement » cinq albums, et notamment un écart considérable de douze ans entre l’album éponyme sorti en 2007 et « Iluntasuna besarkatu nuen betiko » en 2019, sept années plus tard « Erre » prend son envol ! Alors, qu’est-ce que cette anorexie musicale cache ? Un groupe peu inspiré ou au contraire, un projet qui prend le temps de maturer sa musique ? C’est ce que nous allons voir.

Tout d’abord, découvrons la pochette. Plusieurs symboles sont présents : on y retrouve une multitude de crânes, dont un porte ce qui ressemble à un chapeau de sorcière ou de magicien, c’est selon. Il y a aussi pas mal de sigils, notamment en forme de losange et un soleil noir, et apparemment un symbole végétal au centre, sans que je ne sois en capacité de dire de quel végétal il s’agit. N’étant pas très au fait de la culture basque, j’imagine que tout cela semble directement en provenir, je vais donc essayer d’en faire une analyse mais qui sera plus personnelle. On a le sentiment que les crânes servent d’engrais pour les végétaux, et immédiatement je pense à l’album de Vociferian « L’Os Qui Germe » qui semblait traiter d’une forme de mémoire qui essaye de tenir bon malgré les dégâts du temps. Or, je pense que Numen a l’air d’essayer justement de rendre hommage à ce folklore qui tend à disparaitre, et la présence des sigils et de ce soleil noir me fait vraiment penser à de l’ésotérisme. De plus, « Erre » signifie en euskara « brûler ». Peut-être pourrions-nous voir un album qui parle de la sorcellerie, de l’ésotérisme dans la culture basque, puisque je rappelle qu’au Moyen-Âge, on brûlait les sorcières y compris vraisemblablement dans le Pays Basque, l’ancienne Vasconie. L’œil qui saigne ou qui pleure c’est selon, je le vois pour ma part comme la perpétuation de cette nostalgie, comme si l’œil continuait à contempler malgré la souffrance. C’est un peu galvaudé comme analyse mais étant féru d’ésotérisme, j’adore l’idée qu’un groupe comme Numen mette en valeur tout cela. Maintenant, sur l’esthétique même de la pochette, finalement très basique dans sa colorimétrie (rouge et noir, classique), j’aurais peut-être préféré une gravure moins modernisée. Cela tranche un peu trop avec les précédentes sorties du groupe. Comme il y a une dimension moyenâgeuse, j’aurais préféré un truc plus ancestral justement. En plus, cela tranche aussi pas mal avec le logo de Numen, et son fameux symbole du « lauburu », un symbole traditionnel basque. Mais bon ! Ne jetons pas la pierre non plus, Numen a pondu une pochette extrêmement intéressante sémantiquement parlant, et j’ai pris beaucoup de plaisir à essayer d’en tirer une analyse. Pour cela, vous me connaissez probablement, le groupe a déjà rempli une bonne partie de sa mission en proposant pour « Erre » un artwork aussi curieux et chiadé. C’est donc contrat réussi pour Numen et le mérite revient à View From the Coffin pour cet excellent boulot ! Par contre, encore cet énième problème de colorimétrie sur les digipacks… Mais bon, autant pisser dans un violon…

Par contre, moi qui découvre officiellement Numen ce jour, j’avoue que je ne m’attendais pas à cela. D’emblée, la musique démarre sans préambule et on se prend une rafale black metal d’une agressivité inouïe ! Je m’attendais à un black metal plus centré sur l’occulte ou le folklorique. En vérité, c’est encore mieux que cela ! Ce black metal là sent bon les premiers Dark Funeral ou les Dimmu Borgir époque années 2000, avec des riffs guitares très dissonants, incisifs et agressifs, pas froids pour un sou ! Plutôt démoniaques et sombres. Sur les cinq morceaux, il n’y aura que très peu de moments de répits, c’est une musique black metal qui ne souffre d’aucune fioriture sinon des nappes de claviers et quelques passages d’instruments traditionnels mais qu’il faut discerner en tendant l’oreille attentivement, tels que l’alboka ou des flûtes. En fait, les passages instrumentaux folkloriques sont quasi inexistants. On croirait que Numen, avec « Erre« , revient à des sources old school plus primaires que de réelles fioritures. Du coup, le court album est très harmonique, avec la sensation de se prendre une tempête riffique et aucun moment de répit ne vient nous faire souffler. Ce que j’apprécie tout particulièrement est le talent avec lequel le ou les compositeurs utilisent la dissonance pour leurs mélodies guitares. Moi qui y suis très attaché, et pour laquelle j’ai du mal à trouver chaussure à mon pied dans ce milieu aseptisé du black metal moderne, la dissonance aussi profonde des mélodies guitares me font un bien fou ! Cela sent le démonisme et la terreur ancestrale à pleine oreille ! Les références citées plus haut m’ont littéralement sauté aux oreilles, moi qui suis une quiche (sans lardon) pour trouver des références en claquant des doigts. C’est vous dire à quel point la musique en première écoute de Numen me parle. Le chant aussi, très viscéral et primaire, m’a fait l’effet d’une belle surprise. J’en parlerai plus longuement en bas. En tout état de cause, « Erre » m’aura été une belle surprise en première intention. Je ne m’attendais pas à un black metal aussi bestial, aussi animal même, et cette violence couplée d’une noirceur que l’on retrouve dans des sorties prestigieuses me font penser que cette scène underground européenne réserve encore bien des pépites. Cinq morceaux, ce fut bien trop court mais l’expérience aura été plus que concluante. J’aborde donc la suite de la chronique en toute confiance, cet album est d’ores et déjà une complète réussite !

La musique y est pour beaucoup comme souvent, mais il faut aussi savoir rendre hommage à la production de cet album qui est époustouflante. J’ai chroniqué il y a peu le dernier Malhkebre, qui m’avait gratifié d’une production que je jugeais entre ce qui se fait de moderne et l’old school, pour laisser un côté organique à un ensemble finalement plus aseptisé. Numen a fait exactement la même chose. Je retrouve un nom désormais connu pour le mixage et l’enregistrement de la batterie en la personne de Ben Lesous, qui fait décidément un excellent travail ! Pour le reste, il semblerait que ce soit des studios en Espagne que je ne connais pas mais qui font tous un travail phénoménal. Le résultat est un mixage et mastering aux petits oignons avec ces sonorités qui fleurent bon les années 2000, quand le black metal a pris un virage plus agressif et organique, pour justement se morfondre avec les orchestrations et autres apparats. On retrouve beaucoup un son à la Dark Funeral, si significatif, ce qui est évidemment un immense compliment de ma part ! Il fallait bien ces sonorités précises pour englober le riffing rapide et sombre de Numen, et je loue vraiment cette intelligence en studio d’avoir su trouvé que cette production typique des années 2000 soit la plus adéquate. Pour l’aspect évidemment violent et purgatoire, teinté d’ésotérisme, mais aussi parce que la nostalgie envahira à coup sûr les amateurs comme moi. C’est un grand oui ! Travail d’orfèvre.

Puisqu’il s’agit du principal atout en dehors de la musique de Numen, nous allons parler du concept qui m’a énormément plu. Je me suis amusé à faire traduire les titres de l’album « Erre« , pour essayer de comprendre ce qui se cache derrière. Traduire les textes m’était impossible car non seulement ils n’étaient que divulgués sur le support physique, mais en plus retranscrire sur un traducteur m’aurait pris trop de temps. J’ai fait avec les moyens du bord en somme. Il en résulte surtout de la nostalgie, mais surtout de sorcellerie. On sent que cette époque rend envieux les musiciens du projet et j’y vois un certain hommage à ces sorcières brulées. C’est peut-être un peu tiré par les cheveux mais c’est ce que je retiens. Du coup, on comprend d’instinct que ce black metal là est un vrai concentré de nostalgie, et les émotions existent même si la brutalité des riffs laisserait à penser le contraire. Moi, j’ai ressenti cet album « Erre » comme un vibrant hommage à une époque révolue que beaucoup continuent de perpétuer à travers notamment le black metal. En tout cas, ces multiples écoutes m’auront permis de pénétrer davantage dans cet univers-ci, malgré l’incompréhension de la langue. Il me tarde de les voir divulguer sur Internet pour que je puisse enfin mieux en comprendre le sens ! Ce black metal là parlera aux amoureux des histoires, des légendes et de la noirceur comme moi. Cet « Erre » est une des meilleures découvertes pour moi cette année, tout autant magnifique que surprenante !

Pour finir la partie analytique, passons au chant. Évidemment, la barrière de la langue m’empêche de comprendre pleinement ce qui est chanté et l’effort d’articulation n’est pas le plus extraordinaire qui soit, ce qui est souvent un problème. Mais ce que j’aime surtout, réside dans la technique vocale. Un chant en high scream très puissant, qui déraille pas mal, et qui garde finalement la même logique, le même gimmick même car la rythmique aussi ne varie guère, cela confère un côté minimaliste qui me sied pas mal. On aurait pu imaginer quelques variations opportunes, mais en fin de compte ce dernier me convient comme cela. Il n’y a pas de fioriture là aussi, un chant viscéral, bestial et torturé, comme on l’aime dans ce cas de figure. Un choix intelligent ! Maintenant, ce dernier retranscrit très bien la noirceur de la conception de « Erre » et y participe beaucoup, en accord avec la dissonance instrumentale. Le chant aussi peut être dissonant et par la saturation extrême ici présente, on retrouve donc cet aspect dérangeant mais satisfaisant à l’oreille. Un sans faute !

En conclusion, en release du jour, Numen sort officiellement son cinquième album nommé sobrement « Erre« . Nom d’album qui sonne bizarrement en comparant les autres, c’est surtout le dernier méfait du groupe basque qui a vu aussi sortir deux EPs et quatre albums. Sept années auront été nécessaire pour faire naître « Erre« , qui se pare d’un black metal dans la lignée des groupes des années 2000. Un black metal agressif et sombre, plus encore qu’incisif et froid, avec une production exceptionnelle et des riffs rapides sans pause, le tout baignant dans des atmosphères ésotériques et légendaires. Tous ces ingrédients font de « Erre » un album absolument remarquable, qui mérite toute notre attention tant le projet se fait peu prolifique, privilégiant ainsi la qualité à la quantité mais toujours pour une seule et noble cause : le Pays Basque et sa noirceur. Pour le moment en tout cas, ma sortie de l’année 2026 ! A ne manquer sous aucun prétexte.

Tracklist :

  1. Kez beteriko zeru penatua 09:32
  2. Negu itxian Urtarril hotza 05:37
  3. Errautsen azken arnasa 05:17
  4. Hustasuna – Oroitzapen galduen putzua 06:54
  5. Euria infernuko sutan 09:33

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