Mütterlein – Amidst the Flames, May Our Organs Resound

par Metalfreak | Juin 8, 2026 | Chroniques, Chrocorico Soil | 0 commentaire

Line-up sur cet Album

Marion Leclercq - composition

Style:

Musique Electronique

Date de sortie:

09 mai 2025

Label:

Debemur Morti Productions

Note du SoilChroniqueur (Vince le Souriant) : 9/10

« Buvons un coup ma serpette est perdue
Mais le manche, mais le manche
Buvons un coup ma serpette est perdue
Mais le manche est revenu »
(Chanson populaire)

Il est des chroniques qui mettent plus de temps à écrire que d’autres. Non que l’œuvre soit mauvaise, au contraire. Simplement, il y a des disques qui ne se laissent pas approcher facilement, et très clairement, « Amidst the Flames, May Our Organs Resound« , troisième album de Mütterlein, sorti il y a plus d’un an, est de ceux-là. A l’instar d’une zone irradiée, on n’y séjourne pas éternellement, et si les visites sont possibles, elles se font de manière brève, encadrée, et lourdement équipé. Pas de dosimètre pour écouter Mütterlein, mais une bonne dose de sang-froid et d’introspection.

Car ce qu’exhalent ces quarante minutes de musique, ce Pripyat auditif, ce sont la blessure et la crainte, l’orgueil et la révolte, la honte qui étouffe et la résignation qui finit par voler en éclat. De l’émotion, encore et toujours de l’émotion ! Oui… Et non. Elle récuserait très vraisemblablement la description, mais Marion Leclercq est une femme qui a un programme. Et elle l’applique : après avoir foutu les drapeaux par terre dans son précédent opus (« Bring Down The Flags » – 2021), voilà qu’elle fout le feu – pour mieux le mettre à nu – à tout un système, celui de l’oppression organisée que subissent les femmes. Et elle va plus loin, elle redonne une voix à celles qui n’en ont plus, qui au chapitre ne l’ont jamais eue. Dans cet album aux pistes d’écoutes multiples, aux niveaux de lectures qui se superposent, voix et voies s’enchevêtrent et se confondent. Tentons donc d’en trouver une !

Et pour se frayer un chemin, commençons par le titre ! Beauté de la polysémie, le mot « organ » peut aussi bien désigner des orgues que des organes, et si le verbe « to resound » (résonner, retentir) et la pochette, figurant un buffet d’orgue comme passé aux rayons X par Dehn Sora, inclinent à penser qu’il s’agit bien de l’instrument, rien n’est moins sûr, tant la musique de Mütterlein est viscérale, prend aux tripes. Au nombre des viscères, on trouve d’ailleurs aussi bien le cœur que l’utérus ou l’estomac et le cerveau. Or, point besoin d’être cérébral pour être estomaqué par ceci : du terme « cœur », on dérive « cordial », mais du nom « utérus », on tire « hystérique ».
Misogynie, quand tu nous tiens… Eh bien, retenons donc ces deux bouts de chair là, ils structurent l’album.

Des battements de cœur qui s’accélèrent, une pulsation qui s’emballe, des sirènes qui retentissent au loin. Une traque nocturne entre recoins obscurs et projecteurs aveuglants. La bande-son d’une dystopie à la Margaret Atwood. Voilà pour le début : une track disco résonnant sur une piste de danse que tous ont désertée.

Cette première piste, « Anarcha », est dédiée à la mémoire d’Anarcha Westcott. Anarcha était une esclave noire de dix-sept ans, vivant en Alabama. En 1845, elle accouche au bout de soixante-douze heures de travail, ce qui la laisse mutilée. Un médecin, depuis acclamé père de la gynécologie, pratique sur elles plus de trente opérations, toutes sans anesthésie, alors que la pratique existait. Son bourreau avait inventé de nouveaux instruments pour la traiter ? C’est un morceau instrumental qui lui est consacré ; Un morceau privé de voix, pour célébrer la mémoire de cette femme qui n’en a jamais eu. De cette piste émane une tension impressionnante, mélange de battements cardiaques qui accélèrent en toute arythmie, de sirènes qui tournent au loin, et d’attente. Une attente de plus en plus lourde à mesure que le temps passe. Une attente qui débouche sans couture (sans suture ?) sur « Concrete Black ».

Vous vous souvenez de la scène du trottoir dans « American History X » ?
Ce deuxième titre atteint une violence aussi insoutenable. Pas moins. Ce qui ressemblait à une planque précaire pour fuir des persécutions se mue en arrestation. Plus rien ne sert de se cacher, la traque est finie. Souffrance, désespoir, colère sont ici mélangés en un gruau chaud et épais dégueulé à même les pieds de l’auditeur. Mais il ne s’agit pas seulement de cela. Si le son est organique, quasi tangible, palpable, ce qui est vomi ici, c’est le trop plein, l’assez, le ras la coupe. La douleur se mue en fierté, le désespoir en orgueil, la colère en révolte. Jusqu’à ce que tout cela, lignes de basse pulsées, orgues, chœurs, s’éteigne.

De cette fin de cycle naît, après un long « tacet » – un silence digne de ceux des orchestres symphoniques – quelque chose de plus sombre encore, de plus sourd, et partant l’un des titres les plus poignants et les plus magistraux de tout 2025. Orgues et chant éructé sont plus présents que jamais, mais se drapent des habits du deuil. Ce dont a accouché le titre précédent serait-il mort-né ? C’est ce que laisse penser le chant psalmodié à partir de 4’10, opérant comme un ballet de maïeuticiennes constatant l’irrémédiable. « Wounded Grace ». Cicatrisera, cicatrisera pas ? De la perte naît la consternation, et cette dernière est grosse de haine. Avec l’asservissement de la moitié d’entre elle, ce que toute l’Humanité a perdu, « ab initio », ce n’est pas sa progéniture, c’est sa liberté. Or, consternation n’est pas résignation. Aux armes, Mesdames. Les préparatifs du combat résonnent de leurs cliquetis métalliques vers 6:30, avant qu’à nouveau, tout ne se fonde dans le silence.

Méfie toi de l’eau qui dort. Quelque chose est en germe, la tension croît à mesure que le volume s’amplifie. L’orgue, vecteur de commémoration par excellence – il est de tous les offices ! – soutient le propos, en constitue le fondement. Fusse-t-il au second plan, se manifestant par petites touches, il est présent. Mais qui commémore-t-on ? De Hérodiade à Dalila, de Judith à Véronique, les récits anciens regorgent de figures féminines puissantes. Hedy Lamarr, révérée vivante pour sa beauté, et scientifique reconnue de manière posthume, Hypatie, la philosophe martyre, ou l’une de ces milliards d’anonymes vivantes ou ayant vécu au travers des siècles, part souffrante d’une Humanité tâtonnante ? A ce « Memorial One » succède un « Memorial Two », qui clôt l’album. Nous y reviendrons, car il faut maintenant évoquer un titre qui ne manquera pas de mettre en alerte à la fois les fans de Ian Curtis et les gens qui souffrent de phobie des maths : le puissant « Division of Pain ».

Dévastateur. C’est le mot qui qualifie le mieux ce titre qui, comme le déluge de « La Genèse », efface tout. Si les premières mesures du riff saccadé qui entame la piste peuvent sembler lumineuses, les trombes de désespoir qui s’abattent sur l’auditeur plus sûrement qu’un typhon lui font vite comprendre qu’il n’y a rien à sauver. Putain, qu’elle est moche cette Humanité, semble dire cette voix éraillée à partir de 2:00, chantant « I am nothing at all », sonnant à la fois comme un requiem et comme un jugement. C’est ensuite vers Limbes, si ce n’est vers les limbes, que louche le titre à partir de 3:18, rappel de la fructueuse collaboration qui donna naissance au split album « Limbes / Mütterlein » en 2021.
Oui, l’univers des deux artistes se touche, et ce n’est faire insulte ni à l’une ni à l’autre que de proclamer leur génie respectif. Hélas, l’extase est de courte durée, et l’instant de respiration vite coupé, car surgit « Ivory Claws.

Au stéréotype sexiste de la maman et de la putain répond en chiasme celui de la vierge et de la guerrière. Caricature encore, peut-être, mais au moins, cette dame à la pureté éburnéenne sort les griffes, même si pour cela il faut attendre 4:54 et la fin d’une sorte de curieux solo de woodblock. Une vierge combattante ? Une Erinye ! C’est une féminité acérée, dévorante qui se manifeste ici ! Réveillant le vieux fantasme du « vagina dentata », Marion Leclercq chante « « The unwanted child, the unloving mother, I am every monster, everything they despise, and I seek no disguise. They expect us to be calm and controlled, yet we are harsh and wild ».
Un grand coup dans l’image du sexe dit faible, fable qui vole en éclats tranchants !

Chant funèbre, inhumation sonore, célébration de celle qui fut et n’est plus ? Difficile, enfin, de statuer sur ce qu’est « Memorial Two », où à l’instar de « Memorial One » apparaît en spectre lancinant l’artiste de dark ambient Treha Sektori, et dont la tonalité oscille entre le recueillement et la lassitude. « Let the curse fall on me », pas de happy end dans cet album où l’espoir n’a guère brillé.

Écrire une chronique à la serpe sur une artiste qui en a fait un symbole, c’est certes céder à la facilité. C’est aussi faire aveu d’impuissance. Reconnaître son incapacité à embrasser pleinement l’ensemble des dimensions que l’œuvre ouvre devant elle. Sirènes et orgues mêlées ; voix de celles qui n’en ont pas, creuset cathartique où se fondent les figures tant ressassées de la mère, de la sainte et de la putain, clameur des sans voix… Mütterlein m’a obsédé et paralysé pendant des mois.
Et si ma plume accouche d’une souris, c’est bien parce que ce à quoi Marion Leclercq a donné naissance est en tous points colossal : c’est si grand qu’on peine à en apercevoir la totalité en un regard.
Pour ma part, je n’ai pas encore achevé d’en faire le tour.

Tracklist :

  1. Anarcha (3:06)
  2. Concrete Black (7:00)
  3. Wounded Grace (7:53)
  4. Memorial One (3:35)
  5. Division of Pain (5:16)
  6. Ivory Claws (8:50)
  7. Memorial Two (4:19)

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