Note du SoilChroniqueur (Quantum) : 8/10
« Un trait fondamental de la modernité : les barbares sont au-dedans. Le dehors est devenu interne. » Roger-Pol Droit
Quand j’étais pré-adolescent, autrement dit il y a une bonne vingtaine d’années, je découvrais le black metal. Je m’en rappelle comme si c’était hier : à l’époque, comme beaucoup d’adolescents en crise existentielle, si l’on rajoute par-dessus une bonne couche de harcèlement scolaire, je me cherchais une identité. Mais pas n’importe laquelle ! Loin d’essayer de me calquer sur les comportements de ceux et celles que je considérais comme étant supérieur(e)s, comme le feraient peut-être une bonne partie des victimes de harcèlement, je voulais au contraire me démarquer. C’est ainsi que mon coup de foudre, car il s’agit bien de cette facétie paranormale, est venue à la base d’une volonté de me démarquer des autres. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet non plus mais globalement, je ressens dans la musique black metal des années 90 / 2000 une forme d’opposition, de rébellion. Comment ne pas voir dans cet art iconoclaste, une volonté de détruire les codes sociétaux et la modernité agressive ? Et puis, est venue la vague de groupes actuels dont le black metal est foncièrement éloigné de ce qui se faisait avant, pour devenir plus conventionnel. Clairement ! Et certains comme moi, qui aiment malgré tout faire de la publicité modestement pour la scène française actuelle, en viennent à regretter amèrement l’époque où le black metal dérangeait, tout simplement. Où le black metal avait des relents putrides et mortifères, où il ne contait pas de belles histoires ou n’allait pas sur des albums conceptuels. Avant, c’était Satan ! Et Satan était l’allégorie, parfois tournée en dérision notamment par le fameux Anton LaVey, de la détestation. L’antithèse du monde moderne et de ses turpitudes. Aujourd’hui, c’est presque s’il ne faut pas le récompenser avec des trophées télévisés pompeux ! Bref. Je fais partie de l’équipe qui a tendance à s’y faire, à cette nouvelle vague. Tout en ne négligeant pas ce qui se faisait avant, surtout pas ! Jamais ! Mais alors, dans le paysage black metal de l’époque, une question demeure : pourquoi une grosse partie de la philosophie de cette musique outrancière et impudente m’échappait ? Etait-ce la jeunesse ? En tout cas, si le satanisme qui était véhiculé dans cette musique, je le voyais plus comme un moyen de me démarquer des autres, il n’en demeure pas moins qu’à peine dix ans après mon initation, j’abordais la vingtaine avec un certain cynisme à l’encontre de ce satanisme. J’ai toujours pensé que l’écrasante majorité des groupes satanistes étaient en réalité du grand spectacle, un peu guignolesque, qui ne méritait pas qu’on le prenne au sérieux. Et ma rencontre avec le groupe Malhkebre s’inscrivait justement dans cette démarche moqueuse. Aujourd’hui, la confiance que m’accorde Solstice Promotions me permet de chroniquer le dernier né nommé « B.A.M.N.« . C’est l’occasion pour moi d’enfin me frotter en version studio à ce groupe légendaire, mais qui m’avait laissé un souvenir… Disons… Impérissable.
Est-ce encore utile de présenter Malhkebre tant ce dernier écume la scène française et européenne depuis tant d’années ? Ayant posé ses bases à Toulouse en 2002, le groupe dont seuls Shamaanik B. à la batterie et Eklezjas’Tik Berzerk au chant semblent être les rescapés accuse à ce jour la bagatelle de « seulement » trois albums, mais également deux démos, deux EPs, un single avec Meyhna’ch (Mütiilation) et un split avec le groupe Aosoth. Une discographie assez mince depuis 2002 mais qui traduit surtout selon moi la volonté de prendre le temps d’accoucher d’une musique aussi digne et fière que ne le sont leurs convictions. Car Malhkebre, avec les autres groupes Darvulia, Malekhamoves et Sektarism, forment à ce jour un cercle que l’on peut qualifier d’ésotérique ou d’intellectuel nommé Les Apôtres de l’Ignominie. L’ensemble de ce cercle est également centré autour du label Battlesk’rs Productions qui gère notamment les groupes Malekhamoves et donc Malhkebre. En résumé, nous avons un groupe qui a depuis longtemps forgé sa réputation dans ses albums sans aucune commune mesure ni fioriture, le tout étant principalement de faire passer un message, une vision de la musique qui est propre au sieur Eklezjas’Tik Berzerk. Voyons donc ce que ce dernier album nommé « B.A.M.N. » a à raconter.
La pochette donne le ton, d’entrée de jeu. On a un mégaphone remanié en arme à feu qui tire à balles réelles en l’air, le tout étant tenu par une main gantée. J’y vois beaucoup de symboles dans cette magnifique photographie. J’y vois par exemple que la parole peut être assassine, et ce mégaphone qui tire est une manière de montrer que le message à faire passer par Malhkebre est tout sauf pacifique, avec néanmoins un brin d’élan révolutionnaire qui est inhérent au projet, il suffit de le voir en concert pour le comprendre ! Je me souviens, et cela constituera le fameux souvenir impérissable, de leur prestation au Black Arts Ceremony à Lyon en 2014. Pour le coup, je n’étais pas parvenu à entrer dans leur univers, je trouvais les attitudes assez puériles et les discours plutôt primaires. Je m’attendais à un truc beaucoup plus chiadé, pour au final me retrouver face à un groupe qui peine à captiver le public et à faire passer son message de satanisme anti-socialisme et misanthrope. On passera sur l’épisode assez triste de la bouteille de Jack Daniels descendue dans un élan de déchéance par le fameux Eklezjas’Tik Berzerk. Bref ! A l’époque, j’avais trouvé la prestation ridicule. Mais aujourd’hui je suis prêt à faire mon mea culpa parce que je pense qu’à l’époque, je voyais déjà le black metal comme étant une musique de spectacle, de théâtre, et j’avais considéré les artifices proposés par Malhkebre comme étant une pièce de pacotille. Mais je n’avais pas saisi à quel point le message était fort derrière les apparats. Et force est de constater avec des excuses de ma part, après douze années, que Malhkebre réussit déjà visuellement à faire passer ses missives. Les balles en quatrième de couverture sont marquées d’un pentagramme avec les noms de Malhkebre et de « B.A.M.N. » En soi, nous avons donc une pochette qui fait la part belle à la propagande satanique sauce Malhkebre, avec un côté martial et sectaire qui ne me laisse pas indifférent. Au regard de ce que la scène produit d’alambiqué de nos jours dans ce domaine, les toulousains remettent indiscutablement les pendules à l’heure. Visuellement, c’est du très lourd ! Et petite parenthèse : les derniers lives visibles sur Internet m’ont réconforté avec le groupe. Je leur trouve un virage plus mature qui me donne envie d’aller les voir pour rectifier la donne !
Musicalement parlant, et sans suspense après la lecture de la présentation et de l’analyse de la pochette, Malhkebre officie dans le registre sournois et perfide du black metal. Le style qui est permissif pour toutes les dérives de l’âme humaine, mais attention ! Pas le black metal actuel. Le black metal qui fleure bon l’époque de l’anti-système et de la misanthropie. Le black metal martial et froid, violent et sans faux col. La musique proposée dans « B.A.M.N. » fleure principalement la propagande et la révolte, avec un riffing parfois lent et atmosphérique, pour laisser place ensuite à cette bestialité qui illustre avec une efficacité redoutable l’antihumanité chez Malhkebre. Les vocaux sont au service du fameux manifeste, formant une litanie, une déclamation au mégaphone, le tout étant agrémenté d’un black metal rythmé à la mode martiale. Il n’y a pas tellement de fioritures en fait, « B.A.M.N. » dont le nom signifierait « paf ! » d’après mes recherches, fonctionne comme un coup de semonce. Je retrouve quelques relents des premiers Marduk dans la composition de l’album avec ce côté irrévérencieux, mais ce qu’il faut retenir principalement de la musique black metal de Malhkebre, c’est surtout qu’il n’y a aucune intentionnalité de concession. Exactement comme était le black metal avant, sans chercher ni à être policé, ni à plaire, simplement à déranger l’auditoire et plus ce dernier ne connait pas, plus il sera dérangé et c’est cela l’essence même du black metal que l’on a tendance à perdre. Surtout avec l’avènement de ces groupes que l’on voit partout fleurir sur les belles scènes. Alors je pense que Malhkebre est à prendre avec un certain respect pour cela. En tout cas, la musique est très bien construite, les compositions sont un peu répétitives mais fonctionnent comme un couperet, et quelque part ce caractère un peu répétitif procure à l’ensemble une forme de conviction, voire même d’obédience car on le rappelle, « B.A.M.N. » reste dans la veine des précédents Malhkebre, soit propagandiste et fédérateur. Ainsi fut le ressenti de ma première écoute ! Et cette dernière a balayé mes mauvais souvenirs de la prestation de Lyon en 2014. Heureusement !
Là où je suis tout de même un peu surpris, réside dans la production. Parce que je ne sais pas pourquoi, je pensais que comme Malhkebre ayant une réputation d’un groupe qui ne cherche pas à complaire mais à convaincre, il suivrait machinalement les sonorités qui rendent le black metal aussi dérangeant. Et bien, que nenni ! Le son est très bien produit, pas forcément en plus dans le côté aseptisé qui fait que l’on pense à tort « moderne », mais disons suffisamment pour procurer à la musique un aspect bélliqueux et même je dirais, philosophique qui dénote fortement dans les sorties récentes ! En fait, on a l’impression d’entendre une production non pas des années 90 / 2000, mais plutôt avant 2010, quand on cherchait dans le milieu black metal justement, une sorte de compromis pour que la musique ne soit non pas froide et sèche, mais plus violente et martiale. Un peu, toute proportion gardée, comme faisait The CNK par exemple. Et c’est là qu’à mon avis, non seulement il réside une prise de risque maximum, mais en plus que cette dernière est payante en tout cas pour moi, parce qu’elle réveille le petit rayon de nostalgie qui sommeille en moi, et aussi parce qu’en se démarquant ainsi, paradoxalement on parlera de Malhkebre. Et c’est très bien joué ! Du coup, les instruments sont incisifs mais surtout bien épaissis, avec une basse très présente, une batterie qui défonce le spectre sonore, les guitares étant finalement plus linéaires et englobées par l’épaisseur sonore. Le chant demeure finalement un brin lointain dans le mixage, mais comme il donne la sensation d’être hurlé dans un mégaphone, cela confère une sorte d’insondabilité qui ne me choque pas spécialement. Voilà donc une production qui se démarque complètement de ce qui sort de nos jours, et pour sûr qu’elle parlera aux amoureux comme moi des groupes violents et blasphématoires ! Excellent point fort.
Je vais vous faire une confession : j’ai mis beaucoup de temps à rédiger cette chronique pourtant loin des standards de longueur qui font ma réputation dans le webzine. Parce qu’il m’aura fallu du temps pour comprendre ce qui me parlait le plus parce que, honnêtement, ce n’est pas la musique en elle-même qui m’aura transcendé. Mais plutôt le décorum autour. La curiosité de me frotter enfin à ce projet qui fait de la musique un argument de propagande pour une pensée, un courant philosophique discret mais qui tient bon, celui de Les Apôtres de l’Ignominie. Ce black metal là ne me laissera clairement pas un souvenir impérissable parce qu’il ressemble, d’un point de vue riffique, à ce qui se fait de mieux depuis longtemps, et il est vrai que les années écoulées entre « Satanic Resistance » et « B.A.M.N. » me laissaient présager mieux. Mais par contre, l’univers philosophique autour est on-ne-peut-plus intéressant ! Si l’on est sensible par exemple à l’occultisme et à l’ésotérisme comme moi, il y a forcément quelque chose qui va nous parler dans le manifeste musical de Malhkebre. Si comme moi, vous êtes férus d’histoire, le caractère martial de la musique va forcément évoquer des choses enfouies en vous. Et puis, les textes finalement très « politiques » au sens philosophique du terme de « politikè » mais avec une revendication d’un satanisme chaotique et réformateur. Et puis, ce black metal là se pare ouvertement d’une dimension propagandiste qui est mise en avant de toute part, que ce soit les textes, le chant, les riffs. Tout est fait pour que l’on ait l’impression d’assister à l’émergence d’un ordre nouveau. Pour moi, c’est le principal atout de « B.A.M.N. » et cela en fait un album qui mérite que l’on s’y attarde. Qui sait, vous pourriez tomber dans la marmite…
Pour finir, le chant qui m’est toujours aussi cher dans mes chroniques. Aucun doute là-dessus, après avoir en parallèle regardé des concerts de Malhkebre, Eklezjas’Tik Berzerk est un excellent chanteur. Sa technique vocale particulière, dont à titre personnel je ne parviens à reproduire l’exactitude sans me faire mal à la voix, est l’un des maitres mots de la composition. Véritable fer de lance de la musique, dont on a presque le sentiment que c’est le chant qui donne le ton général et la musique se contentant de suivre derrière, la voix évoque quelqu’un qui utilise un mégaphone donc. Et c’est tout à fait opportun avec l’artwork mais aussi tout ce que je dis et répète depuis le début. En cela, tout est raccord ! Peut-être pourrions-nous trouver que ce dernier est parfois un peu redondant, comme ses chanteurs qui ne varient jamais, mais en tout cas, la rythmique très déclamatoire et les mots pesés à chaque fois comme il se doit confère au chant sur « B.A.M.N. » un redoutable avantage pour que la musique fonctionne. Original mais efficace.
Pour conclure ainsi cette chronique, Malhkebre revient aux affaires après sept ans sans sortie d’album, sauf un EP en 2025, avec un troisième méfait nommé subtilement « B.A.M.N. » Une discographie famélique mais toujours efficace semble-t-il, avec un black metal très bien amené, toujours dans une logique claire et qui se pare en plus de cela de sonorités travaillées et opportunes compte tenu du contexte actuel en France et des groupes qui préfèrent stopper (Himinbjorg par exemple). Porteur d’une musique black metal fédératrice et protestataire, Malhkebre est de ces groupes qui ont quand-même un certain aura sur la scène et qui s’en servent allègrement pour distiller une pensée d’un nouvel ordre, à la fois chaotique et sataniste, qui est tellement authentique que l’on ne peut pas réduire l’intention à la simple prestation studio et scénique. Vous voulez de l’excellence et de l’authentique ? « B.A.M.N. » vous siéra à coup sûr. Très bonne sortie !
Tracklist :
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- Choose Your Destiny 04:34
- I Have a Dream 05:47
- You Failed 03:53
- Falling to Rise 06:12
- To Those Who Forged Us 07:42
- We Fight and We Protect 06:09
- There Are No Safe Spaces 06:32
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