Note du SoilChroniqueur (Vince le Souriant) : 7,5/10
“On ne trouvera chez toi personne qui fasse passer au feu son fils ou sa fille, qui pratique divination, incantation, mantique ou magie, personne qui use de charmes, qui interroge les spectres et devins, qui invoque les morts. Car quiconque fait ces choses est en abomination à Yahvé ton Dieu, et c'est à cause de ces abominations que Yahvé ton Dieu chasse ces nations devant toi.” (Deutéronome 18 10-12)
Sur le bitume poussent parfois de drôles de fleurs, et c’est ainsi que Bitume Prods, le label, se retrouve à promouvoir un projet nommé Arbre-Dieu.
« Une invitation à endosser la subjectivité du voyage ».
C’est ainsi qu’ADZ, l’homme aux commandes, définit son idée, ajoutant qu’il s’agit d’un Black Metal occulte, qu’il relie au Tarot de Marseille. Est occulte ce qui est caché, mystérieux, non dévoilé.
Or ici, à l’instar des lames, il s’agit plutôt de révéler, d’éclairer ce qui est tapi au sein de cette nuit noire qui donne son titre à l’EP. Certes, la révélation est expresse – les quatre morceaux de l’EP mis bout à bout n’atteignent pas les vingt minutes – mais n’en est pas moins intense.
Et pour cause !
Les quatre titres ont pour ambition de recréer le bad trip provoqué par Argyreia Nervosa, aussi connue sous le nom de liane d’argent. Les graines de cette plante aux fleurs colorées ont des propriétés hallucinogènes, et sont à ce titre utilisées dans les îles du Pacifique par certains prêtres pour entrer en contact avec le monde spirituel.
C’est donc une sorte de cauchemar express qu’il nous est donné de vivre, un bref coup d'œil sur un nuancier auditif où les textures, rugueuses et bizarres, occupent le devant de la scène. Technoïdes, dotés d’une boîte à rythmes métronomique, les trois premiers titres se caractérisent par une trituration du son, une recherche d’aigus dissonants qui jettent le trouble. C’est dans une sorte d’ébriété, que ceux-ci se superposent et se distordent, parfois accompagnés par une pulsation obsédante, quasi utérine. Plus ça va, moins on est à l’aise. Ça tourne à l’aigre, au cauchemar, à la panique. Alice est tombée dans le terrier du lapin, et la chute sans fin lui laisse tout loisir de regretter son imprudence. Les guitares s’emballent, tournent sur elles-mêmes en accéléré. Chaque piste s’enchaîne comme le font les rêves : sans souci de logique ou de cohérence. Elles se terminent de même : de manière abrupte, puis s’effacent, comme déjà oubliées. Elles sont pourtant loin de l’être. Leur résurgence est digne des rechutes du LSD : elles reviennent en tête à des moments incongrus, sous la douche ou au boulot, et donnent à la réalité une coloration étrange.
Et puis, il y a le dernier titre, "Mort et renaissance".
En trois minutes, la sainte ligne de basse, la mélodie faite Dieu, atomise les portes de la perception que les Doors se proposaient d’ouvrir, permettant d’atteindre un autre horizon. Le nirvana sans aucune substance, et sans lever le cul de sa chaise.
C’est qu’ADZ est un musicien-arboriculteur, profession qui requiert une patience dont peu sont capables.
"Nuit Noire" est un EP à ne surtout pas juger trop vite. On est loin d’une esthétique Spotify, comme ces projets de plus en plus courts, qui ne sont qu’une succession de titres à écouter à la demande.
"Nuit Noire" est un tout, avec un crépuscule et une aube. Et ce tout résiste à l’analyse. Le mieux est d’accepter sa dimension germinale, de l’écouter pousser d’une manière distraite, en faisant autre chose. Ce qui est donné à entendre, il faut le laisser pénétrer comme un onguent, un cataplasme sonore.
Ouvrir l'œil intérieur, pour mieux contempler l’Arbre d’yeux. En quelque sorte, laisser la poterne mentale ouverte. Ici, la musique ne se laisse pas enfermer dans une catégorie précise, n’en déplaise aux botanistes.
Si l’Arbre-Dieu tient plus de la jeune pousse que du chêne majestueux, quiconque a déjà touché une ortie sait que ce n’est pas la taille qui compte…
A la fois bonsaï savamment taillé et sumac redoutable : la brûlure laisse un souvenir vivace.
Tracklist :
- Graines de la folie (7:29)
- Tourbillon Chaotique (3:10)
- La vieille femme et le soleil (4:06)
- Mort et renaissance (3:04)








